Guy Laforest

Le congrès de 2016 de la Fédération des sciences humaines du Canada : à propos de l’idée de l’université en tant que communauté

La version en langue anglaise suit/ English version follows

L’Université de Calgary, située dans les contreforts des Rocheuses canadiennes, accueillera du 28 mai au 3 juin 2016 le congrès de la Fédération des sciences humaines du Canada (http://www.idees-ideas.ca/). Plus de 8,000 participantes et participants, représentant quelque 70 associations savantes dans la grande famille des humanités et des sciences sociales, tiendront dans la métropole économique de l’Alberta leur grande rencontre scientifique annuelle, tout en se retrouvant autour d’un thème fédérateur : l’énergie des communautés. Dans un pays aussi immense que le Canada, ces rassemblements permettent aux chercheurs et aux intellectuels de fraterniser pendant quelques jours avec leurs collègues, d’imaginer de nouvelles collaborations tout en prenant le pouls de l’évolution de leur discipline. Cette année, on cherchera sans doute à trouver les manières appropriées pour exprimer un grand sentiment de solidarité envers la communauté albertaine de Fort McMurray, ravagée par d’épouvantables feux de forêt.

Prenant pour prétexte la tenue de ce congrès à Calgary, je vais essayer dans ce billet de réfléchir à la nature de l’université en tant que communauté.

L’idée de l’université comme communauté tournée vers le savoir a toujours été difficilement conciliable avec le concept d’égalité. Dans l’université de tradition classique, la hiérarchie ne touchait pas uniquement les gens mais aussi les disciplines. Y trônaient la philosophie et la théologie. Ce fut longtemps le cas dans l’institution où j’enseigne, l’Université Laval, fondée en 1852 par ce grand joyau de l’éducation qu’est le Séminaire de Québec, lui-même fondé en 1663. Dans l’université managériale du XXIe siècle, le génie, la médecine et l’administration dominent. Les professeurs y sont des ressources, les étudiantes et les étudiants y sont des clientèles (qu’il faut conquérir, garder, évaluer et préserver précieusement sur les listes des opérations philanthrophiques). La rationalité utilitaire, instrumentale, règne au sommet de l’institution. Les recherches économiquement utiles, innovantes, y sont clairement favorisées.

Les sciences sociales, quant à elles, se reconnaissent davantage dans l’université positiviste du XIXe siècle, laquelle était aussi inégalitaire. C’est d’ailleurs également le cas de l’université humaniste tournée vers la recherche du Beau, du Bon et du Vrai. Cette remarque me semble tout aussi juste pour les universités de la Renaissance que pour celles qui conservent la marque de l’idéal humboldtien du début du XIXe siècle en Allemagne, où le but était de façonner des êtres humains développant dans la liberté et de manière harmonieuse l’ensemble de leurs facultés. L’institution universitaire n’était pas, et n’est toujours pas, une démocratie. Les professeures et professeurs y jouent certes un rôle privilégié. Ils sont l’avant-garde de l’université en tant que communauté du savoir. En toute franchise, je ne pense pas qu’il puisse en être autrement.

L’université est soumise à un régime démocratique mais elle n’est pas, en elle-même, une démocratie. On peut souhaiter que la gouvernance des universités soit plus éclairée, plus transparente, plus responsable, à l’abri de tous les corporatismes et de tous les clientélismes, de la cooptation et du favoritisme. Toutefois, j’ai toujours pensé que l’on errait en invoquant les mécanismes de la démocratie représentative ou les idéaux de la démocratie participative pour atteindre de tels objectifs. En même temps, j’estime tout à fait normal que nos gouvernements, lesquels se réclament avec raison de la démocratie, demandent aux universités et à leurs membres de rendre des comptes quant à leur manière d’utiliser les deniers publics, dans le respect bien sûr de la liberté académique.

En somme, j’estime que l’université peut être une communauté authentique, humaine, admirable. Cela demeure un bel idéal. Sur la base de mes propres expériences, je vais donner quelques exemples lesquels, je l’espère, pourront être utiles pour la concrétisation de cet idéal dans d’autres milieux.

L’université est une communauté authentique quand, dans les processus d’embauche d’une ou d’un nouveau collègue, tous les membres d’une unité d’enseignement et de recherche étudient de manière approfondie l’ensemble des dossiers, débattent entre eux de façon rigoureuse, exigeante mais sereine, en sachant que la décision qui sera prise sera cruciale pour l’avenir de l’unité, certes, mais aussi et surtout pour les personnes concernées.

L’université est une communauté authentique quand, après un cours, plusieurs étudiants restent un bon moment dans la salle de classe avec la professeure ou le professeur pour approfondir l’un ou l’autre des thèmes discutés pendant la séance, ou encore tout simplement pour échanger sur des questions connexes ou des sujets d’actualité.

L’université est une communauté authentique quand des professeurs remplacent un collègue pour donner un cours à sa place, quand cette personne fait face à des urgences personnelles et professionnelles.

L’université est une communauté authentique quand des collègues font preuve de générosité les uns avec les autres, donnant des signes d’appréciation face aux succès des autres ou encore en leur suggérant des sources utiles pour l’approfondissement de leurs recherches.

J’œuvre depuis une trentaine d’années dans le milieu universitaire. La première communauté authentique que j’ai fréquentée à l’université fut celle du département de science politique de l’Université de Calgary, où j’ai enseigné de 1986 à 1988. Dirigé à cette époque par Tom Flanagan, ce département était caractérisé par un grand dévouement envers les étudiants et l’enseignement de la science politique, par une très grande émulation dans la bonne humeur et la générosité. Le corps professoral y était constitué par les personnes suivantes : Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager et Donald Ray. Je leur exprime toute ma gratitude pour tout ce que j’ai appris en les côtoyant, notamment à propos de la théorie et de la pratique de l’idée d’université comme communauté.

 

The 2016 Calgary Congress of the Humanities and Social Sciences Federation of Canada : some Thoughts on the University as a Community

The University of Calgary, placed at the foothills of the Canadian Rocky Mountains, will be the host, from May 28 to June 3, 2016, of the congress of the Canadian Federation for the Humanities and Social Sciences (http://www.ideas-idees.ca/). More than 8,000 participants, representing over 70 scholarly associations in the great family of the humanities and the social sciences will hold their annual meeting in the economic metropolis of Alberta, united around a federating topic: energizing communities. In a country as immense as Canada, these meetings enable scholars and intellectuals to fraternize for a couple of days with their colleagues, to imagine new paths towards collaboration while taking the pulse of their respective academic disciplines. Clearly, in 2016, people will be searching for ways to express their solidarity for the community of Fort McMurray, recently ravaged by terrible forest fires.

Using the opportunity of this great meeting of persons and minds in Calgary, I shall attempt here to reflect about the nature of the university as a community.

The idea of the university as a knowledge-oriented community has over time been hardly reconciled with the concept of equality. In the classical (Aristotelian and Thomistic) tradition of the university, the notion of hierarchy embraced disciplines as well as relations between categories of people. Theology and philosophy reigned supreme. Such was the institutional spirit for many decades at the place where I teach, Université Laval in Québec City, a house of higher education founded in 1852 by the leaders of the Séminaire de Québec, the great Catholic educational jewel founded by François de Montmorency Laval in 1663. In the managerial university of the twenty-first century engineering, alongside the medical and administrative sciences, appear dominant all over the world. In such an environment professors become human resources and students are seen as clienteles (to be conquered, kept, evaluated and maintained on the lists of donors for the duration of their lives). Everywhere, instrumental or utilitarian rationality is the dominant language. Ambitious scholars need to couch their research in the discourse of economic usefulness and social innovation.

The social sciences look more at home in the positivistic university of the nineteenth-century, although it needs to be stressed that the latter was far from being egalitarian. Aping the master disciplines (the natural sciences) does not mean one gets equal consideration. There were hierarchies as well in the humanistic university, despite its lofty appeals to Goodness, Beauty and Truth. In my judgment, this remark applies equally to the universities of the Renaissance and to those steeped in the tradition of the Humboldtian ideal in nineteenth-century Germany and elsewhere, where the goal was the shaping of human beings called to develop harmoniously their freedom and all their faculties.

In those times, the university was not a democracy. It still is not. In this institution, professors have a privileged role. They are the vanguard of the university as a knowledge-oriented institution. Quite frankly, I see nothing wrong with this. The university must respond to, and be controlled by, a democratic regime. It is quite appropriate to demand that the governance of universities be more enlightened, more transparent, shielded from corporatism, clientelism, cooptation and favor-seeking. Nevertheless, I have always believed that it was a mistake to invoke the mechanisms of representative democracy or the ideals of participatory democracy to reach such objectives. Our governments are of course perfectly legitimate when they demand explanations about the ways in which universities spend public funds and deliver on all their obligations, while not disturbing the spirit and letter of academic freedom. This may appear somewhat conservative. Around universities, I believe this makes sense.

All in all, I believe the university can be an authentic, human, admirable form of community. This remains an inspiring ideal. On the basis of my own experiences I shall give here a few examples, in the hope that they may be useful towards the realization of this ideal in other milieus.

The university is an authentic community when, in the circumstances of hiring a new colleague, all members of a teaching and research unit study all files thoroughly, debate about the whole matter with rigour and fairness, knowing that the upcoming decision is crucial to both the future of their group and, above all, to all human beings whose careers and lives are about to be transformed.

The university is an authentic community when, after a lecture, many students remain in the classroom with their professor, to pursue the discussion about an argument made during the lecture, or simply for the pleasure of conversing about current news or related topics.

The university is an authentic community when professors give of their time to replace in the classroom one of their colleagues who needs to be away for professional duties or personal emergencies.

The university is an authentic community when, overcoming the spirit of internal competitiveness, colleagues are generous the ones with the others, congratulating those who have made notable achievements, or simply identifying ways in which they could better round-up their arguments or deepen their investigations.

I have been working around universities for about thirty years. The first authentic community I have been fortunate enough to encounter was the department of political science at the University of Calgary, where I thought between 1986 and 1988. Led at that time by Tom Flanagan, this department was characterized by its great devotion towards students and the teaching of political science, by its great spirit of collegial emulation with good humor and generosity. Faculty members were Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager and Donald Ray. I wish to express my gratitude to all of them for everything I learnt in their company, notably with regards to the theory and praxis of the university as a form of community.

Réflexions sur la fondation du Canada

La version en langue anglaise suit / English version follows

« La conférence de Québec de 1864 150 ans plus tard : comprendre l’émergence de la fédération canadienne ». Tel est le titre d’un ouvrage collectif, préparé par Eugénie Brouillet, Alain-G. Gagnon et moi-même, qui vient d’être publié par les Presses de l’Université Laval (https://www.pulaval.com/produit/la-conference-de-quebec-de-1864-150-ans-plus-tard-comprendre-l-emergence-de-la-federation-canadienne). Ce livre s’inscrit dans un vaste programme interprétant la fondation fédérale du Canada en 1867, laquelle découle directement du travail réalisé par les 33 « Pères de la Confédération » à Québec en 1864 (http://www.biographi.ca/fr/index.php ). Voici donc une première réponse à la question cherchant à identifier la date, l’époque ou le moment de la fondation du Canada : le Canada a commencé à être édifié à Charlottetown en septembre 1864, puis à Québec au mois d’octobre suivant, avant que le travail ne soit parachevé à Londres en 1866 et 1867. Depuis 1867, nous vivons dans la continuité de cette fondation fédérale. Il y a bien sûr plusieurs autres époques, ou dates, qui méritent d’être considérés. Je soulignerai celles qui m’apparaissent les plus importantes dans ce billet. Réglons, auparavant, quelques questions préliminaires d’importance également fondamentale.

Acceptons, comme point de départ, que le Canada fut bel et bien fondé en 1867. Que cette idée ne soit pas tout à fait fausse, cela est est renforcé par le fait qu’elle a été affirmée, il est vrai de manière différente, aussi bien par l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper que par l’équipe libérale dirigée par Justin Trudeau depuis les élections du 19 octobre 2015, dans le cadre des préparatifs visant à souligner le 150e anniversaire de la constitution de 1867. Qui plus est, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC) vient de lancer une nouvelle initiative pour souligner le 150e anniversaire du Canada (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/funding-financement/programs-programmes/canadas_150th_anniversary-150e_anniversaire_du_Canada-fra.aspx).

Outre le moment de la fondation, on peut aussi chercher à trouver l’identité de l’entité qui fut créée : un pays, un peuple, une nation, une puissance (Dominion), un empire, une fédération ou une confédération? En 1998, dans le Renvoi sur la sécession du Québec, la Cour suprême du Canada a donné une réponse officielle et assez précise à cette question, en affirmant qu’un nouveau pays était apparu sur la scène du monde en 1867, doté d’une identité politique et constitutionnelle appuyée sur quatre principes : fédéralisme, démocratie, constitutionnalisme et primauté du droit, respect des droits des minorités (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/1643/index.do ).

Compliquons encore un peu plus la donne : par qui ce pays fut-il fondé? Fut-il principalement voulu par des dirigeants coloniaux d’origine britannique, lesquels souhaitèrent créer un vaste pays au nord des États-Unis dans le respect des traditions constitutionnelles britanniques? Plusieurs historiens l’ont affirmé. Au Canada français et au Québec, on a longtemps cru, depuis l’époque d’Henri Bourassa, que le pays avait été fondé par deux peuples, l’un d’origine française, l’autre d’origine britannique. Jamais formellement avalisée, cette idée s’ancre néanmoins dans une certaine réalité du passé et du présent du Canada : le pays est officiellement bilingue, on y trouve deux systèmes juridiques complets (la common law et le droit civil), deux sociétés distinctes institutionnellement complètes, opérant en anglais et en français; il y avait plusieurs éléments dualistes dans le régime constitutionnel de 1867, et la Cour suprême, toujours dans le Renvoi de 1998, a consacré plusieurs paragraphes au principe des deux majorités. Si la thèse de la fondation dualiste, franco-britannique, n’est jamais vraiment devenue officielle, elle sert néanmoins de base à une conférence que la professeure Kathleen Mahoney, de l’Université de Calgary, a prononcé à la Chambre des Communes à Ottawa le 10 mai 2016, dans le cadre de la série « Voir grand » de la Fédération des sciences humaines du Canada (http://www.idees-ideas.ca/evenements/voir-grand), en partenariat avec la Société royale du Canada.

Dans sa conférence, la professeure Mahoney affirma que le récit dualiste à propos des origines du Canada était faux, essentiellement parce qu’il est construit sur une absence totale de reconnaissance des contributions substantielles des peuples autochtones à la fondation et au développement du pays. Dans le contexte d’un tel oubli, elle propose que le gouvernement fédéral et le Parlement canadien profitent des célébrations entourant le 150e anniversaire de la constitution de 1867 pour entreprendre un processus de consultation menant à une reconnaissance formelle des rôles des peuples autochtones, permettant ainsi aux Canadiennes et Canadiens de voir plus clair à propos des vraies origines du pays (http://www.theglobeandmail.com/opinion/the-roadblock-to-reconciliation-canadas-origin-story-is-false/article29951998/).

Il y a environ vingt ans, dans un livre intitulé « Sortir de l’impasse : les voies de la réconciliation », co-dirigé avec le professeur Roger Gibbins également de l’Université de Calgary, je me suis penché sur plusieurs des questions abordées par la professeure Mahoney le 10 mai 2016 à la Chambre des Communes à Ottawa. Je reviendrai sur ces enjeux dans la dernière partie de ce billet. Examinons maintenant, de façon un peu trop brève, ces dates que l’on retrouve la plupart du temps dans les grands récits historiographiques sur la fondation ou la refondation du Canada.

Quand j’allais à l’école, on nous apprenait que le Canada avait été fondé, dans le sens de découvert, par Jacques Cartier en 1534, lequel avait placé le pays sous la protection du Roi de France, François Ier. Grosso modo à un kilomètre du quartier où j’habite, à Québec, il y a un beau parc qui s’appelle le boisé de Tequenonday) anciennement le boisé Irving), où l’on peut admirer des pins magnifiques, tous en train de mourir, mais ça c’est une autre histoire (http://www.capitale.gouv.qc.ca/parcs-et-places-publiques/parcs/boise-de-tequenonday).

 

Des fouilles archéologiques ont révélé que l’endroit a été occupé, très régulièrement, par des peuplades autochtones, depuis vraisemblablement quelque 5,000 ans. Difficile, dans un pareil contexte, de souscrire à l’idée que Jacques Cartier fut bel et bien le découvreur-fondateur du Canada. Je me sers de cet exemple pour faire une remarque qui s’applique à l’ensemble des dates que je m’apprête à mentionner. Plusieurs récits à propos de la fondation ou de la refondation du Canada sont faux, en totalité ou en partie. Nos sens de la justice et de la responsabilité doivent nous amener à réviser de tels récits. Le dialogue permanent à propos de ces questions est essentiel.

On peut aussi considérer que le Canada fut fondé lorsque Champlain installa un établissement permanent à Québec en 1608. C’est ce que l’ancien premier ministre Stephen Harper affirma en 2008, lors de l’inauguration de la promenade Champlain, lorsqu’il dit que le Canada avait été fondé en français par Champlain en 1608. Pour les peuples autochtones du Canada, l’année 1763 revêt une importance particulière. Dans la Proclamation royale de 1763, on trouve la base juridique pour une relation de nation à nation entre la Couronne britannique et plus tard le Canada d’un côté, et les peuples autochtones de l’autre. Pour l’historiographie canadienne-anglaise dans sa veine conservatrice, c’est souvent l’année 1763 qui paraît essentielle. Le traité de Paris de la même année transféra la possession du Canada de la France à la Grande-Bretagne. Depuis 1763, sans une seule journée d’interruption, le Canada vit dans la continuité de cette fondation et de ce transfert à la monarchie britannique. Pour l’historiographie canadienne-française et québécoise, cette date porte d’autres noms: la Conquête (par la Grande-Bretagne), ou la Cession (par la France, l’Abandon si l’on veut être moins gentil…).

Puis vient l’Acte de Québec de 1774. Face à la menace américaine, la Grande-Bretagne abandonne sa politique officielle d’assimilation à l’égard de ses nouveaux sujets d’origine française et catholique. On ne leur promet plus une assemblée parlementaire, mais on leur concède plusieurs formes de générosité identitaire (notamment sur le front religieux et sur celui du droit civil). L’Acte de Québec de 1774, c’est la date-clé pour les membres et les admirateurs de l’école canadienne de la diversité en pensée politique et dans les sciences sociales, lesquels y trouvent le moment fondateur des politiques canadiennes multiculturelles et multinationales les plus généreuses. 17 ans après l’Acte de Québec le gouvernement impérial adopta l’Acte constitutionnel de 1791, lequel partitionna la colonie en deux entités (Bas-Canada et Haut-Canada), tout en les dotant pour la première fois d’une assemblée législative. Amis lecteurs, vous cherchez la date fondatrice du parlementarisme canadien? La plupart du temps, au Québec et en Ontario, on vous donnera comme réponse l’année 1791. Il s’agit d’une autre fausseté historique. La première assemblée législative au pays fut celle de la Nouvelle-Écosse en 1758. La vigilance historique est toujours de mise…

Continuons notre parcours en accéléré de l’histoire canadienne. Dans son beau livre intitulé Réflexions d’un frère siamois, John Ralston Saul nous invite à accorder beaucoup d’importance à l’avènement du gouvernement responsable en 1848, dû au leadership éclairé de Robert Baldwin et de Louis-Hippolyte La Fontaine, alliés au gouverneur Elgin. Depuis cette époque, au Canada, le pouvoir exécutif s’exerce sous la légitimité prépondérante du pouvoir législatif, et sous sa surveillance. Je passerai rapidement sur le sens des événements associés à la fondation fédérale de 1867. J’en ai parlé auparavant, et nous y reviendrons toutes et tous pendant un an en 2017, et notamment au congrès de l’ACFAS en mai à l’Université McGill de Montréal, et en juin à celui de la Fédération des sciences humaines du Canada à l’Université Ryerson de Toronto. Nous en discuterons également abondamment lors d’un colloque intitulé « Le fédéralisme canadien et son avenir : acteurs et institutions », organisé les 23-24 mars 2017, à l’Université McGill et à l’Université Laval, sous la direction de Johanne Poirier et d’Alain-G. Gagnon, avec l’appui d’Eugénie Brouillet et le mien.

Nombreux furent les historiens, particulièrement durant la décennie dominée par les gouvernements conservateurs de Stephen Harper, insistant sur l’importance, pour la fondation de la nation canadienne, de batailles comme celle qui s’est produite sur la crête de Vimy en 1917, là où des milliers de soldats, de par leur sacrifice, dans le courage et la peur, dans le fer, le feu et le sang, donnèrent une certaine âme au pays. L’année suivante, en 1918, les femmes acquirent le droit de vote, comme vient de me le rappeler mon collègue et ami Alain Noël.  Comment ne pas y voir une refondation de la démocratie? Treize ans plus tard, en 1931, le Statut de Westminster vint confirmer l’existence du Canada comme pays indépendant, souverain dans le contrôle de sa défense et de sa politique étrangère. D’une certaine manière, cette date représente aussi une fondation. En 1947, une véritable citoyenneté canadienne fut établie. En 1949, de par l’abolition de la procédure d’appel au Conseil privé de Londres, le Canada acquit une souveraineté judiciaire complète. Si l’on cherche les dates de la fondation ou de la refondation symbolique du Canada, il faut sans doute mentionner l’adoption de l’unifolié comme drapeau national en 1965, et celle d’un nouvel hymne national en 1980, Ô Canada.

En 1982, sous le leadership de Pierre-Elliott Trudeau, le Canada prit pour la première fois le contrôle souverain de la totalité de la procédure d’amendement de sa constitution, enrichissant celle-ci de la Charte canadienne des droits et libertés, le tout avec l’approbation du gouvernement fédéral et celle des deux chambres du Parlement canadien, avec celle des gouvernements des provinces majoritairement anglophones, mais sans le consentement du gouvernement et de l’Assemblée nationale du Québec. Dans le Canada contemporain, pour beaucoup de personnes, cette date rivalise avec l’année 1867 comme moment-clé de la fondation ou de la refondation du Canada.

Résumons-nous. Le Canada est un pays pluriel, complexe. Toute une série de dates rivalisent entre elles pour s’imposer comme véritables dates fondatrices : la présence autochtone depuis des milliers d’années, 1534, 1608, 1763, 1774, 1791, 1848, 1867, 1917, 1918, 1931, 1947, 1949, 1965, 1980, 1982. Cette liste n’est pas exhaustive. Elle exclut d’ailleurs toutes les autres occasions où l’on a essayé de fonder ou de refonder le pays, comme par exemple au temps de l’Accord du lac Meech entre 1987 et 1990, à une époque où j’enseignais à l’Université de Calgary avec Kathleen Mahoney et Roger Gibbins. Dans un tel contexte, parler de fondation n’est jamais simple. Les dates qui suscitent la fierté d’un groupe, peuvent en heurter ou en blesser d’autres.

Il y a presque 20 ans, dans mes propres contributions au projet « Sortir de l’impasse » parrainé par l’Institut de recherche en politiques publiques alors dirigé par Monique Jérôme-Forget, j’avais cherché à identifier les conditions du dialogue et du partenariat dans un pays plurinational d’une telle complexité. Appuyé sur les travaux d’Aristote et de Gadamer, j’avais suggéré que le succès passait par l’adoption d’une posture d’ouverture et de générosité envers le point de vue, la perspective de l’Autre. Dans un tel pays, le dialogue dans le respect, la reconnaissance et la dignité de toutes et tous, passe par la nécessité de se placer dans les souliers de l’Autre.

J’avais aussi insisté sur l’importance de voir le pays de manière plurifocale, reconnaissant la légitimité d’une pluralité de perspectives, notamment celle de ceux qui voient le pays comme un partenariat entre les peuples autochtones et les autres groupes et citoyens rassemblés en une communauté nationale. Il est juste et vrai de dire que cette perspective correspond à la réalité du Canada. Dans une autre perspective, le Canada est une fédération de provinces et de territoires, depuis 1867. D’autres insistent sur le bilinguisme, le partenariat franco-britannique, l’originalité du Québec comme société nationale distincte. D’autres encore préfèrent la perspective du Canada vu comme une nation multiculturelle, ouverte sur l’immigration venant de partout dans le monde. Chacune de ces perspectives amène sa part de justice et de vérité. Aucune ne devrait devenir hégémonique. Dans les symboles, les institutions et la constitution, il devrait y avoir une place honorable pour chacune d’entre elles.

Sur la base des réflexions précédentes, voici donc ce que je souhaite pour le Canada en 2017 : des conversations et des délibérations intelligentes, lucides, sereines, sensibles aux points de vue des autres partenaires, concernant la pluralité des fondations du pays. À propos de l’ensemble de ces questions, j’aime souvent donner le dernier mot au philosophe français Paul Ricoeur (1913-2005), l’un des grands esprits humanistes du XXe siècle. S’agissant des peuples, des pays et des nations, Ricoeur pensait que, pour leur bien même, leur mémoire collective se devait d’être juste et heureuse. Cela exige des efforts qui viennent tout aussi bien du cœur que de l’esprit. On verra en 2017 si le Canada sera à la hauteur d’une telle vision.

Some reflections on the founding of Canada

« The 1864 Conference of Québec 150 years later : understanding the emergence of the Canadian federation ». Such is the title of a collection of essays, edited by Eugénie Brouillet, Alain-G. Gagnon and myself, that just got published in French by Presses de l’Université Laval (https://www.pulaval.com/produit/la-conference-de-quebec-de-1864-150-ans-plus-tard-comprendre-l-emergence-de-la-federation-canadienne). This book is part of a larger programme of research aiming to interpret the federal founding of Canada around 1867, which flows directly from the work done by the 33 « Fathers of Confederation » three years earlier in Quebec City (http://www.biographi.ca/en/index.php).

This provides us with a first answer to the question about the timing of the founding of Canada : the edification of Canada started at the Charlottetown Conference in September 1864, was pursued in Quebec City one month later, before the work was completed in London in 1866 and 1867. Since 1867, our political lives have been led in the continuity of this federal founding. Obviously, other founding moments and key dates deserve consideration. I shall underline here those that are of paramount importance at least to me. Some preliminary questions and issues –equally fundamental-, must be set aside beforehand.

Let’s accept, as a starting point for the discussion, that Canada was indeed founded in 1867. The idea that this is not totally false was reinforced by the fact that such an affirmation was made, albeit in different ways, both by the former Canadian Conservative government led by Stephen Harper and by the current Liberal one under the stewardship of Justin Trudeau, in the context of the planning of activities to commemorate the 150th anniversary of the 1867 constitution. Moreover, the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada (SSHRC) just launched a new initiative to mark Canada’s 150th anniversary in 2017 (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/funding-financement/programs-programmes/canadas_150th_anniversary-150e_anniversaire_du_Canada-eng.aspx).

Beyond the moment, or the date, of the founding, it is also relevant to reflect about the identity of the polity which was thus created : a country, a people, a nation, a Dominion, an empire, a federation or a confederation? In 1998, in the Reference on the Secession of Québec, the Supreme Court of Canada gave an official answer to such a question. It herein affirmed that the new country which had appeared on the world stage around 1867 was anchored upon four principles : federalism, democracy, constitutionalism and the rule of law, respect for the rights of minorities. (http://web4.uwindsor.ca/users/m/mcivhea/45-100.nsf/0/bf0734b4cbb81677852570b40069fec8/$FILE/SecessionReference.pdf).

The whole matter can be made even more complex through asking the following question : by whom was this country founded? Was it mostly imagined by colonial leaders of British origin, whose intention it was to create a vast new country north of the United States, while respecting the constitutional traditions of Great Britain? Many historians have affirmed it. In French Canada and Québec it has long been believed that the country had been founded by two peoples, the first of British origin and the second of French descent. While never formally entrenched, this idea is sustained by many dimensions of the past and present realities of Canada : the country is officially bilingual (English and French), it operates with two comprehensive legal systems (the common law and the civil law traditions), it takes the shape of two institutionally complete distinct societies operating in the English and French languages. Thus, there were many dualistic elements in the constitutional regime of 1867 and the Supreme Court, in its famous opinion from the year 1998, wrote many paragraphs on the principle of the two majorities.

Although it has never been legally approved, this British-French dualistic basis seems to be the starting point of a conference given by Professor Kathleen Mahoney, from the University of Calgary, in front of Members of Parliament in the House of Commons in Ottawa on May 10, 2016, in the context of the « Big Thinking » lectures put together by the Canadian Federation for the Humanities and the Social Sciences (http://www.ideas-idees.ca/events/big-thinking), in partnership with the Royal Society of Canada. In her conference, Professor Mahoney argued that Canada’s origin story is false, mostly because it fails to recognize, in any way whatsoever, the substantial contributions made by the Aboriginal Peoples to the founding and development of Canada. In the context of this neglect, she suggested that the federal government and the Canadian Parliament should use the opportunity of the 150th anniversary of the constitution of 1867 to launch a process/conversation leading to a formal acknowledgment of the founding roles of Aboriginal Peoples, thus enabling Canadians to set the record straight about the true origins of the country (http://www.theglobeandmail.com/opinion/the-roadblock-to-reconciliation-canadas-origin-story-is-false/article29951998/).

Some twenty years ago, in a book entitled « Beyond the Impasse : Toward Reconciliation », co-edited with Roger Gibbins, also  from the University of Calgary, I had the opportunity to address some of the issues discussed by Kathleen Mahoney on May 10, 2016, in Ottawa. I shall come back to these matters in the last part of this text. The time has now come to examine, however briefly, those dates that are omnipresent in most of the historiographical narratives about the founding and refounding of Canada.

I still remember the days I attended elementary school. We were taught that Canada had been founded and discovered by Jacques Cartier in 1534, and that he had placed the country under the protection of the French king, Francis I.  About one kilometer away from the neighborhood where I live in Québec City, there is a beautiful park known as the woods of Tequenonday (formerly, Irving woods), where some magnificent pines can be admired although they are all dying, which is a different matter (http://www.capitale.gouv.qc.ca/parcs-et-places-publiques/parcs/boise-de-tequenonday).

Archeological searches have revealed that about 5,000 years ago these grounds were regularly occupied by aboriginal peoples. It would be hard in this context to sustain that Jacques Cartier was indeed the discoverer-founder of Canada. I use this as an example to make a point that applies to all of the dates I am about to mention. Many narratives concerning the founding or refounding of Canada are false, in totality or at least in part. For the sake of justice and responsibility, we should revise such narratives. Permanent dialogue about these matters remains essential.

It can also be considered that Canada was founded when Champlain installed a permanent settlement in Québec City in the year 1608. This is precisely what former Prime Minister Stephen Harper affirmed in 2008, upon the official inauguration of the Champlain boardwalk, when he said that Canada had been founded in French by Champlain in 1608. For the aboriginal peoples of Canada, the year 1763 is of paramount importance. In the Royal Proclamation of 1763 there exists a legal basis for the nation-to-nation relationship between the British Crown and later on Canada on one side, the aboriginal peoples on the other side. For the conservative branch of English-Canadian historiography, 1763 is also a year of fundamental importance, because of the signature of the Treatise of Paris, which transferred the authority over Canada from France to Great Britain. Since 1763, without a single day of interruption, Canada has lived with the continuity of this founding and of this transfer to the British monarchy. French Canadian and Québec historiographies have given other names to these events: the Conquest, the Transfer, the Surrender, the Abandonment.

The next claim to a founding moment came with the passing of the Quebec Act in 1774. Facing a major threat from American colonies, Great Britain abandoned its policy of assimilation aimed at its new subjects of French descent and Catholic faith. The earlier promise concerning the establishment of a legislative assembly was taken away, but replaced by many concessions on the identity front: religious relaxations for Catholics and recognition of the French civil law). For the members and the admirers of the Canadian school of diversity in political philosophy and in the social sciences, praising our policies concerning multiculturalism and recognition of multinationality, 1774 is the founding moment par excellence. 17 years later the colony was partitioned in two sections (Upper Canada and Lower Canada) through the Constitution Act of 1791, each endowed with a legislative assembly. Dear readers, are you looking for the founding date of the Canadian parliamentary tradition? In Québec and Ontario, most people believe that 1791 is the right answer. This is just one more historical falsity. The first legislative assembly in Canada was established in Nova Scotia in 1758. Historical vigilance must never be surrendered…

Let us pursue our fast-pace journey through Canadian history. In his beautiful book, Reflections of a Siamese Twin, John Ralston Saul grants great importance to the advent of responsible government in 1848, under the leadership of Robert Baldwin and Louis-Hippolyte La Fontaine, with the help of Governor Elgin. Since this additional political founding, in Canada the executive power operates under the preponderant legitimacy of the legislative power, and under its surveillance. I shall go here rapidly around the events taking place in 1867. I mentioned them at the beginning of this text, and we shall come back to them frequently in 2017, and this particularly during the congress of ACFAS that will be held in May at McGill University, and during the one of the Humanities and Social Sciences Federation of Canada that will take place in June at Ryerson University in Toronto. The 1867 founding will also be studied at a conference entitled “Canadian federalism and its future: actors and institutions”, under the leadership of Johanne Poirier and Alain-G. Gagnon, with the help of Eugénie Brouillet and myself. The conference will take place at McGill University and Université Laval, March 23-24, 2017.

Historians have often insisted, and never more so than during the decade dominated by Stephen Harper’s Conservative governments, on the founding role of the battle held at Vimy Ridge in 1917 for the establishment of the Canadian nation. This is where thousands of soldiers, through their sacrifice, with courage and fear, in blood, iron and fire, gave a specific kind of soul to the country. One year later, in 1918, women acquired the right to vote. How not to see in this event a true refounding of democracy? 13 years later, in 1931, the Statute of Westminster confirmed the existence of Canada as an independent country, in firm control of its defence and foreign policies. This is yet one more political foundation. Many others would follow. An autonomous Canadian citizenship policy was established in 1947. Judiciary sovereignty emerged in 1949, with the abolition of the procedure of appeal to the Privy Council in London. Symbolic foundations occurred with the adoption of a new Canadian flag in 1965, and with the enshrinement of O Canada as a national hymn in 1980. In 1982, under the leadership of Pierre-Elliott Trudeau, Canada took control of the totality of the amending procedure of its constitution, enriching it with the enshrinement of the Canadian Charter of Rights and Freedoms. This law was adopted with the consent of the federal government and with the one of the two chambers of the Canadian Parliament, with the consent of the governments of all provinces with the exception of Québec, where to this day the government and National Assembly have remained adamantly opposed to the reform. In contemporary Canada, for a lot of people, 1982 has equalled or surpassed 1867 in the search for key moments in the founding or refounding of Canada.

Let us summarize the state of our reflections so far. Canada is a plural, complex country. Many dates compete with each other to prevail in the historiographical narratives: the aboriginal presence dating back thousands of years, 1534, 1608, 1763, 1774, 1791, 1848, 1867, 1917, 1918, 1931, 1947, 1949, 1965, 1980, 1982. This list is obviously not exhaustive. It excludes all those moments when some people attempted to found or re-found the country, as happened for instance with the Meech Lake Accord between 1987 and 1990, while I was teaching at the University of Calgary with colleagues such as Kathleen Mahoney and Roger Gibbins. In such a context, it is never easy to evoke founding dates. There are moments that will make some people proud, while others will be hurt, wounded in their pride.

Some twenty years ago, in my own contributions to the “Beyond the Impasse” project sponsored by the Institute of Research on Public Policy (IRPP), then led by Monique Jérôme-Forget, I had attempted to identify the conditions of dialogue and partnership in a plurinational country of the complex kind Canada is. Inspired by Aristotle and Gadamer, I had suggested that success in such an endeavor required a posture of generosity and openness to the viewpoints, to the perspectives of the Other. In such a country, dialogue and respect, the recognition and dignity of all, become possible when we learn to place ourselves in the shoes of the Other. I had also insisted on the need to see the country in a plurifocal way, recognizing the legitimacy of a plurality of perspectives, including the one of those who view the country primarily as a partnership between the aboriginal peoples and the other groups and citizens joined in a national community. It seems to me just and true to say that this perspective corresponds to the reality of Canada. There are other such perspectives. For some, Canada since 1867 is a federation of provinces and territories. Others insist on bilingualism, the British-French partnership, and on the originality of Québec as a distinct national community. Still others prefer the perspective affirming that Canada is a multicultural nation, open to immigration from all across the world. Each of these perspectives brings with its own narrative its share of justice and truth. None should ever become hegemonical. In the symbols, institutions and constitution of the country, there should be an honourable place for each one of them.

On the basis of preceding reflections, here is what I wish for Canada on the eve of 2017: deliberations characterized by intelligence, lucidity, serenity, generous with regards to the viewpoints of other partners, when comes the time to consider the plurality of the foundings of the country. On all these matters, I am fond of giving the last word to French philosopher Paul Ricoeur (1913-2005), one of the great humanists of the twentieth century. He thought that nations, countries, peoples, required for their own sake that their collective memory be just and happy. This requires efforts of the heart and of the mind. We shall see in 2017 whether or not Canada will be up to the task.

Comparer les pommes avec les pommes: les autres significatifs du Québec

La version en langue anglaise suit/ English version follows

Le 84e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), se tiendra du 9 au 13 mai 2016 à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il s’agit du plus grand rassemblement scientifique pluridisciplinaire de langue française dans le monde. À l’approche de ce congrès, je veux proposer une réflexion visant à identifier les sociétés, ou les pays, qui se prêtent le plus à des études comparatives avec le Québec. Avec, en prime, quelques réminiscences.

J’ai eu la chance de travailler pendant plusieurs années avec l’historien belge Serge Jaumain, alors qu’il était président de l’Association internationale des études québécoises. Je commencerai donc par faire  un clin d’œil au colloque que celui-ci organise ces jours-ci , notamment avec Pierre van den Dungen, Donald Fyson et Martin Pâquet, à l’Université libre de Bruxelles : « Les élites face au biculturalisme : les expériences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours ». Les biculturalismes canadien, canadien-français et québécois se prêtent en effet naturellement à une comparaison approfondie avec celui de cette Belgique, proche de nos cœurs à maints égards, qui est parvenue à concilier libéralisme et nationalisme dès les premières décennies du XIXe siècle. Les fédéralismes canadien et belge, les nationalismes québécois et flamand, se prêtent également bien à des regards comparatifs.

Si on reste dans l’espace des nations à la fois culturelles et politiques comme la Flandre, il faut mettre l’expérience du Québec en parallèle avec celles de l’Écosse et de la Catalogne, comme Montserrat Guibernau et Michael Keating nous ont appris à le faire depuis plus de vingt ans. On trouve ici le terrain privilégié des deux équipes scientifiques où j’ai le bonheur d’évoluer, le Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), et le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), tous deux brillamment dirigés par le politologue Alain-G. Gagnon à partir de l’UQAM.

Dans un cours sur le nationalisme donné à maintes reprises avec  Louis Balthazar, j’encourage les étudiantes et étudiants à comparer le Québec avec les nations romantiques et mélancoliques de l’Europe centrale et orientale : Pologne, Hongrie, République tchèque, Croatie, Roumanie, Serbie. Faire l’effort de comparer les pommes avec les pommes, cela consiste parfois à sortir des voies tracées par nos prédécesseurs. Je pense que le fait de tourner le regard vers l’Europe centrale et orientale nous aiderait, nous les Québécois, à prendre une certaine distance face à une mémoire nationale par moments un peu trop larmoyante.  Par ailleurs, j’ai pu constater, dans les travaux de mes étudiants, que les propositions théoriques de  Jocelyn Maclure et celles de Jocelyn Létourneau sur le nationalisme mélancolique et sur les horizons d’attente des Québécois, sont riches d’enseignements pour la compréhension des nations d’Europe centrale et orientale.

L’horizon du regard comparatif ne s’arrête pas aux sociétés ou pays ci-haut évoqués. Sans prétention à l’exhaustivité, il faut aussi mentionner les pays d’Europe du Nord, lesquels ont attiré l’attention des chercheurs, on pense notamment aux Henry Milner, Alain Noël et Stéphane Paquin, intéressés à trouver les autres significatifs du modèle québécois et de notre version de la social-démocratie. Linda Cardinal et Garth Stevenson ont bravé les vents et les brumes de la mer d’Irlande, pour comparer le pays de James Joyce et son nationalisme avec les équivalents québécois. Christian Dufour et Mathieu Bock-Côté continuent une longue tradition tournée vers la comparaison avec la France. Gérard Bouchard, Guy Lachapelle et Joseph-Yvon Thériault préfèrent, quant à eux,  les parfums de l’américanité et ceux des sociétés nouvelles des Amériques, soit pour que le Québec s’en rapproche ou encore appuyés sur un dessein plus critique de distanciation.

Ingo Kolboom, un autre ex-président de l’Association internationale des études québécoises, a écrit des pages lumineuses comparant le Québec et l’Allemagne, tous deux héritiers de Herder et de ses réflexions sur le nationalisme linguistique et culturel, tous deux traversés par des expériences historiques traumatisantes comme la Conquête et l’échec des Rébellions de 1837-1838 pour le Québec, la Guerre de Trente Ans et l’échec du Parlement de Francfort et du Vormärz de 1848 pour l’Allemagne. Comment ne pas voir, par exemple, chez un intellectuel de la trempe de Fernand Dumont, l’ombre de Herder? C’est également en Allemagne que l’on trouve avec la Bavière un allié qui marche aux côtés du Québec dans le regroupement des régions-partenaires où notre Ministère des Relations internationales et de la Francophonie s’investit beaucoup. À l’été 2016, le premier ministre Philippe Couillard et la ministre Christine St-Pierre visiteront cette Bavière qui allie traditionalisme et hyper-modernité, et qui est très intéressée par l’approche interculturelle québécoise comme substitut à son modèle de culture de convergence (Leitkultur). Elle s’y intéresserait probablement encore davantage si le Québec allait au bout de son dessein interculturel dans une politique officielle, thème sur lequel je reviendrai dans un autre billet.

L’Ontario, les autres provinces canadiennes et ce « Canada anglais » que Robert Bourassa a rendu célèbre au temps de l’Accord du lac Meech, représentent aussi des autres traditionnels pour le Québec. François Rocher et Mireille Paquet consacrent de belles études sur cet axe comparatif, justement à propos de l’immigration, de l’interculturalisme et du multiculturalisme.

Il y avait une trentaine d’étudiantes et d’étudiants dans mon cours sur le nationalisme à l’hiver 2016. Comme je le dis à chaque début de session, j’espère que, dans vingt-cinq ans, les Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, et tous les autres, s’en rappelleront encore. Si la mémoire nationale doit être juste et heureuse, pour rappeler une formule de Paul Ricoeur, ils auront appris que cet impératif n’est pas toujours simple pour l’Europe centrale et orientale, et pas davantage pour le Québec.

Il y a plus de 30 ans, en 1982, le congrès de l’ACFAS avait lieu à l’UQAM, comme cette année. J’y avais fait ma première communication scientifique, laquelle ne passera pas à l’histoire. Mon souvenir le plus vif de ce congrès fut une belle conversation avec le politologue Gérard Bergeron, amoureux de pensée politique et du Québec, alors que nous étions tous deux assis sur les marches de ce qui était auparavant la cathédrale Saint-Jacques de Montréal, dont les vestiges, et le clocher, ont été intégrés à l’UQAM. En me remémorant cette conversation, j’ai réalisé qu’il avait à l’époque 60 ans, à peu près mon âge aujourd’hui…

Dans les humanités et les sciences sociales contemporaines, l’ouverture au monde et le raffinement méthodologique permettent des entreprises comparatives beaucoup plus sophistiquées qu’au temps où Bergeron, Dumont et les autres donnaient vie à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ou encore qu’au temps où j’étais assis sur les marches d’un édifice de l’UQAM avec Bergeron en 1982 au congrès de l’ACFAS. Dans nos équipes de recherche, et dans nos universités, nous côtoyons des jeunes qui approfondiront demain l’étude et la recherche des autres significatifs du Québec : Ariane Blais-Lacombe,  Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel, Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, et plusieurs autres.

Si ces jeunes ont la même chance que moi à une autre époque, ils gagneront beaucoup à fréquenter les congrès de l’ACFAS. Ils y trouveront un milieu scientifique et intellectuel riche et  diversifié. Ils s’y feront de nouveaux collègues et de nouveaux amis pour la vie. Et, bien que cela ne soit pas toujours nécessairement le thème ou l’orientation du congrès, ils feront à chaque année des découvertes intéressantes s’ils sont passionnés, un tant soit peu, par l’étude de la société québécoise, en elle-même ou dans un dessein comparatif. Il y a toujours une magie qui opère au congrès de l’ACFAS. La présence du printemps y est pour quelque chose. André Laurendeau disait que nous sommes privés d’un printemps digne de ce nom. C’est à la fois vrai et faux. C’est vrai, dans la mesure où n’avons rien pour rivaliser avec le printemps de Nice ou celui de Barcelone. Toutefois, nous avons le congrès de l’ACFAS pour nous faire oublier les rigueurs de l’hiver, refaire le plein de connaissances et d’amitiés, et creuser notre sillon comparatif dans la compréhension de la société québécoise.

Comparing apples with apples: the significant others of Québec

The eighty-fourth congress of ACFAS (Association francophone pour le savoir) will take place, May 9-13, 2016, at the Université du Québec à Montréal (UQAM). It is worldwide the most important pluridisciplinary scientific congress in French. Before this event, I will attempt to identify the countries or societies that deserve serious comparative scrutiny with Québec.

Having had the good fortune to work with Belgian historian Serge Jaumain while he was President of the International Association of Québec Studies (AIEQ), I will first call attention to a conference he is putting together in early May with colleagues such as Pierre van den Dungen, Martin Pâquet and Donald Fyson, at the Université libre de Bruxelles: “Les élites face au biculturalisme: les experiences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours”. Canadian, French-Canadian and Québec biculturalism should indeed be compared seriously with the situation of Belgium –a country close to our hearts in many ways-. There is much to learn about the way Belgium worked to conciliate liberalism and nationalism early in the nineteenth century. Belgian and Canadian federalisms, the nationalisms of Flanders and Québec, also deserve comparative endeavors.

If we remain on the space of cultural and political nations such as Flanders, then the experience of Québec must be analysed in parallel with those of Scotland and Catalonia, as Montserrat Guibernau and Michael Keating have been teaching us for more than twenty years. This approach is the privileged focus for the work of the two research groups, brilliantly led by Alain-G. Gagnon, to which I belong: Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), and Groupe de recherché sur les sociétés plurinationales (GRSP).

In a course on nationalism I have often given with Louis Balthazar, I encourage students to compare Québec with the romantic and melancholical nations of central and eastern Europe : Poland, Hungary, Czech Republic, Croatia, Serbia and Rumania. Striving to compare apples with apples sometimes requires moving beyond the pathways identified by our predecessors. I do believe that displacing our sight to central and eastern European countries would help us, Quebeckers, to take some distance from a national memory burdened at times by too much self-pity. Interestingly, I could see, in the term papers written by my students, that the theoretical insights of Jocelyn Maclure and of Jocelyn Létourneau on melancholical nationalism and the horizons of expectation of Quebeckers are immensely instructive to better our understanding of the nations of central and eastern Europe.

The comparative horizon can be moved beyond the countries or societies already mentioned. The countries of northern Europe should also be mentioned. They have attracted the attention of scholars such as Henry Milner, Alain Noël and Stéphane Paquin, who have attempted to find the significant others of the Québec model and of our brand of social democracy. For their part, Linda Cardinal and Garth Stevenson have braved the winds and fogs of the Irish Sea to compare the country of James Joyce and its nationalism with their Québec equivalents. Moving across the Channel, Christian Dufour and Mathieu Bock-Côté have pursued a long tradition oriented towards meaningful comparisons with France.  Gérard Bouchard, Guy Lachapelle and Joseph-Yvon Thériault have prefered, in their own studies, the perfumes of Americannness and those of the new societies of the Americas, either to move Québec in its evolution closer to their example, or at times with an invitation to more critical distanciation.

A former colleague of Serge Jaumain at the helm of the International Association of Québec Studies, the German scholar Ingo Kolboom, has insightfully compared Québec with Germany: both societies have inherited much from the work of Herder and from his reflections on cultural and linguistic nationalism, both have been marked by traumatizing historical experiences, the British Conquest and the failure of the 1837-1838 Rebellions in the Québec case, the Thirty Years War and the failure of the Frankfurt Parliament and of the Vormärz of 1848 in the case of Germany. Thinking about a Québec intellectual of the caliber of Fernand Dumont, how not to see the shadow of Herder? We need to remain in Germany to mention the case of Bavaria, a strong ally of Québec in the association of partner-regions which occupies much of the preoccupations of Québec’s  Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. In the summer of 2016 the Premier of Québec, Philippe Couillard, and the Minister responsible for international relations, Christine St-Pierre, will tour Bavaria where they will find a society that joins traditionalism and hyper-modernity, and a partner quite interested by Québec’s intercultural approach seen as a substitute to the model of culture of convergence (Leitkultur). Bavaria would be even more interested by such a move if Québec followed through on its intercultural intentions with the adoption of an official policy. More about this in a further issue of this blog.

Obviously, Ontario, the other Canadian provinces and this “English Canada” made famous by Robert Bourassa in the era of the Meech Lake Accord, represent also traditional others for Québec. François Rocher and Mireille Paquet, among others, have produced insightful studies on this comparative axis, precisely concerning immigration, interculturalism and multiculturalism. Thirty students took my course on nationalism at Université Laval in the Winter of 2016. As I say at the beginning of each term, I hope that the likes of Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, and many others, will still remember twenty-five years down the road. Paul Ricoeur famously insisted that national memory ought to be just and happy. My current students will have learnt that this goal is hard to achieve for countries of central and eastern Europe, as it is for Québec.

In 1982, just as this year, the congress of ACFAS took place at UQAM. I presented my first scientific paper during this congress. There is not much to remember about it… My best remembrances of the 1982 congress include a conversation with the late political scientist Gérard Bergeron, an expert of both political theory and Québec, as we both sat on the steps of what used to be the St-James Cathedral of Montréal, whose vestiges have been integrated to the architectural structure of UQAM. Thinking  back about this conversation, I realized that Bergeron was sixty years-old at the time, about my age today…

In the contemporary humanities and social sciences, openness to the wider world and methodological sophistication create conditions for much deeper comparative endeavors than those which were possible when Bergeron, Dumont and others gave life to the Faculty of Social Sciences at Université Laval, or than those which were discussed at UQAM in 1982 when I was enjoying a nice conversation with the late Bergeron. In our research teams and in our universities, scholars of my generation share their insights with those whose job it will be, tomorrow and in the years to come, to study intelligently Québec society and to find its relevant and significant others: Ariane Blais-Lacombe, Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel,Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa,  Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, and many others.

If our current graduate students and younger colleagues are as lucky as I was in a different era, they will have much to learn by frequenting the congresses of ACFAS. They will find during those occasions a rich and diversified scientific and intellectual milieu, they will make new colleagues and friends for their whole life-times. And although the main theme or orientation of these congresses is not always related to this, they will make insightful new discoveries every year about Québec society and the ways to compare it. There is always something special in the air during the congresses of ACFAS. I believe it has something to do with the presence of Spring. André Laurendeau used to say that we are deprived of a real Spring, worthy of the name. He was both right and wrong. He was right, in the sense that our Spring has nothing to offer in comparison with the Springs of Nice or those of Barcelona. He was wrong, in the sense that we continue to enjoy the congresses of ACFAS, enabling us to forget, at least a little, about the hardships of Winter, while replenishing our stock of knowledge and of friendship, without neglecting to deepen our comparative understanding of Québec society.

Les anges du matin: quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec?

 

La version anglaise suit/ English version follows

À chaque année, à l’école secondaire de Rochebelle à Québec, des conférenciers s’adressent aux finissantes et finissants de secondaire V dans le cadre de la semaine Alpha-Oméga. Un mois avant les examens de fin d’année, ces conférences permettent aux jeunes de découvrir des idées et des thèmes, de comprendre des enjeux actuels, ou encore de réfléchir à leur avenir. Le mardi 12 avril 2016,  j’ai fait une conférence semblable à une soixantaine de jeunes, parmi lesquels se trouvait mon fils Raphaël. Le titre de la conférence était le suivant : « Quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec?

À l’entrée de la classe, les élèves recevaient un billet où était indiquée l’une des dates suivantes : 1766, 1816, 1866, 1916, 1966, 2066 et 2116. En repassant cette liste, on voit bien qu’une date a été omise, l’an 2016. La date manquante correspond à celle durant laquelle la grande majorité des élèves, pour la plupart nés en 1999, auront 17 ans. J’y reviendrai en conclusion.

Pour un professeur d’université, c’était particulièrement agréable de me retrouver dans une école secondaire dynamique, devant des jeunes qui avaient l’air motivés et intéressés, et qui représentent l’avenir de notre société. Je voyais comme un beau défi de leur parler de questions fondamentales, faisant davantage appel à la philosophie et à la poésie qu’à la science politique.

Pour reprendre une expression de Martin Heidegger, nous sommes projetés dans l’univers.  On ne choisit pas où l’on naît, ni quand on naît. Puis, en paraphrasant  le titre d’un recueil de poèmes de Fernand Dumont, j’ai suggéré aux élèves que je les imaginais comme des anges du matin, dans les premiers temps de ce que l’on doit souhaiter de tout cœur pour elles et pour eux, une belle et longue vie. J’ai senti que plusieurs aimaient cette expression.

Les dates choisies à dessein pour décentrer et déstabiliser les élèves m’ont permis de tracer à grands traits un portrait de l’histoire du Québec. Chaque époque amenant son cortège de problèmes et de défis : de l’insécurité et des angoisses des premières années du régime britannique, à l’aube de l’apprentissage du parlementarisme, aux promesses de la Confédération, aux inquiétudes et aux souffrances de l’époque de la première guerre mondiale, aux espoirs des années de la Révolution tranquille. Pourquoi évoquer, devant des jeunes de 17 ans, les horizons éloignés de 2066 et de 2116? D’autres jeunes auront 17 ans à cette époque, elles et ils devront une partie de leur confort et de leurs libertés aux efforts de ceux qui ont 17 ans aujourd’hui. Passé, présent et avenir sont unis dans la vie d’une communauté nationale.

Quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec? Pour les jeunes présents à la conférence à l’école secondaire de Rochebelle, et pour toute leur génération, il n’y a qu’une réponse possible : c’est maintenant, en 2016, qu’il faut avoir 17 ans. Il leur revient d’en profiter, de se retrousser les manches, de définir leur projet de vie, et de s’impliquer à fond dans le Québec d’aujourd’hui.

The angels of dawn: when is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec?

Each year in Québec City at De Rochebelle high school, speakers address Grade 11 graduating students during what is called the Alpha-Omega week.  One month prior to final exams, these conferences enable these students to discover new subjects and ideas, to understand current issues, or to reflect upon their own future. On Tuesday, April 12, 2016, I gave such a talk to a group of 60 students that included my son, Raphaël. The title of the talk was as follows: “When is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec?”

Entering into the classroom, students received a piece of paper indicating one of the following dates: 1766, 1816, 1866, 1916, 1966, 2066 and 2116. Rereading this list, one immediately sees that one key year has been omitted: 2016. The missing date corresponds to the one during which the vast majority of students, born in 1999, will get to being seventeen years-old.  I shall come back to this fact in my conclusion.

As a university teacher, I was very happy to spend some time in a dynamic high school, surrounded by youngsters who look interested and motivated. Looking at them, I thought that they were the future of our society. It was a nice challenge to consider fundamental questions with them, backed more by the resources of philosophy and poetry than by those of political science.

One does not choose where one will be born, nor does one select when. Borrowing an expression from Martin Heidegger, we are projected, thrown into the universe. Paraphrasing the title of a collection of poems by the late Fernand Dumont, I suggested to students that I imagined them as angels of dawn, at the beginning of what we have to hope in our heart of hearts for them, a beautiful and long life. I sensed that many liked this expression.

The dates chosen in the presentation sought to decentre and to destabilize students. They also allowed me to present a broad survey of the history of Québec. Each era carried its list of challenges and problems: the anxieties and the insecurity of the first years of the British regime, the first experiences with parliamentarianism, the promises of Confederation, the fears and sufferings of the era of the First World War, the hopes of the years of the Quiet Revolution. Why should the years 2066 and 2116 be even mentioned in such a historical sketch? Other human beings will be seventeen years-old around these dates, and they will owe part of their comfort and of their freedoms to the youngsters of today.  Past, present and future are linked in the life of a national community.

When is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec? For those attending the conference at De Rochebelle high school, there is only one answer that makes sense: It is now, in 2016, that one must be seventeen years-old. It is their challenge to use the opportunity, to work hard, to define their life-project, to become enthusiastic participants in the evolving of contemporary Québec.

Les députés dans la démocratie libérale représentative

English version follows

Depuis vingt ans les organismes scrutant l’état de la démocratie s’inquiètent de l’affaiblissement de la participation citoyenne. Partout, le cynisme et le désarroi semblent s’être installés à demeure. Quand des responsables sont mis en accusation pour des irrégularités reliées au financement des partis, comme cela vient de se passer au Québec, une telle tendance risque de s’accentuer. Pourtant chez les jeunes, j’en veux pour preuve les expériences récentes de mes nièces Anne-Sophie et Marie aux parlements d’Ottawa et de Québec, il y a encore un grand respect pour ces institutions et le désir de mieux comprendre leur fonctionnement. Dans cet esprit, voici quelques réflexions sur les rôles des députés en démocratie libérale représentative.

Les députés sont d’abord des législateurs. Même s’ils cèdent le leadership à ce propos aux détenteurs du pouvoir exécutif, ils contribuent à l’élaboration des lois. Ils sont actifs dans les débats, ils votent et jouent un rôle constructif dans la mécanique des amendements.  Législateurs d’abord, nos députés sont aussi des contrôleurs. Même si cette fonction revient au premier chef à l’opposition, il leur revient à toutes et à tous de surveiller l’action du gouvernement, de le contraindre à rendre des comptes. Les députés disposent d’une série de moyens pour interroger le gouvernement et pour mener des enquêtes sur son travail.

D’autres dimensions viennent compléter ce travail fondamental. Les députés sont en effet des représentants, à un double titre. Leur regroupement incarne la communauté politique. Cette symbolique est très puissante. Car réunis au parlement, les députés sont, bel et bien, le peuple. La fonction représentative vise aussi la circonscription d’origine des députés. Ils font entendre au parlement la voix de leurs commettants. Ils ne sauraient ignorer cette voix, tout en conservant l’obligation de juger pour eux-mêmes. Au parlement, le député reste une personne libre. Nos députés servent aussi de médiateurs entre leurs commettants et l’administration publique. Localement, ils se transforment en animateurs de groupe, participant à des centaines d’activités sociales à chaque année. Au cœur des débats publics dans nos régimes démocratiques, les députés deviennent des pédagogues de la démocratie. Collectivement, ils sont les premiers responsables de l’éducation à la citoyenneté. Ce sont également des ambassadeurs de notre société, participant à une pluralité de forums parlementaires internationaux, notamment avec les pays du Commonwealth et ceux de la Francophonie.

Les pathologies récentes de la démocratie semblent liées à une autre dimension. Car les députés ne cessent pas d’être des partisans. Ils participent à la vie interne de leur formation politique. Les dérapages actuels liés au financement des partis sont sans doute liés au silence déplacé de trop de députés sur les pratiques de leurs partis respectifs. Et dans les parlements contemporains, le musèlement des députés par la discipline de parti continue d’alimenter le cynisme des citoyens.

La démocratie représentative est un acquis de l’ère moderne. Nos libertés reposent sur elle. Et les députés y occupent une place incontournable, qu’il faut protéger et revivifier. En sachant apprécier le courage des élus qui sont en première ligne quand la démocratie est attaquée.

 

Members of parliament in representative liberal democracy

For twenty years the various bodies scrutinizing the state of democracy have warned about a decrease in citizen participation. Everywhere, cynicism and disarray seem to have taken hold. Whenever party officers are arrested for purported irregularities related to electoral financing, as has just happened in Québec, this trend is accentuated. Nevertheless, based on the recent experiences of my nieces Anne-Sophie and Marie visiting parliaments in Ottawa and Québec City, there is still out there great respect for these institutions and a desire to better comprehend their operations. It is in this spirit that I present here some reflections on the roles of members of parliament in representative liberal democracy.

Members of parliament are first and foremost legislators. Although they have abandoned leadership in this matter to the executive branch, they do contribute to the elaboration of laws. They debate laws, they vote them, and they play a constructive role in the mechanics of amendment. In addition, they are also controllers. Notwithstanding the key role of opposition members in this affair, all members partake in surveilling the actions of government and rendering it accountable. Elected members possess a series of means to question current government and enquire about the details of its work.

Other dimensions supplement these two fundamental aspects. Members of parliament are also representatives, and doubly so. Joined together they embody the political community.  This is indeed powerful symbolism. For when they meet in parliament elected officials are, indeed, the whole people. This representative function applies as well to the local riding of members. It is their duty to give voice to their electors when they sit in parliament. They cannot ignore their voice, while conserving the obligation always to judge for themselves. They always remain free persons. They serve also as mediators between their electors and public administration. Locally they are group animators, participating in hundreds of social activities every year. At the heart of public debates in our democratic regimes, they become real pedagogues of democracy. Acting collectively, they are thus the first trustees of citizenship education. They work as well as ambassadors for our society, joining many international parliamentary forums, for instance with countries of the Commonwealth and those of the Francophonie.

The most visible recent pathologies of democracy seem linked to a yet unmentioned dimension. For members of parliament never cease to be also partisans. They take part in the internal life of their respective parties. Current problems and scandals related to the financing of parties are partly caused by the misplaced silence of elected members acting as partisans. Moreover, in contemporary democracies, the silencing of members of parliament through the excesses of party discipline continues to feed cynicism in the population at large.

Representative democracy is a legacy of the modern era. Our freedoms remain dependent upon its survival. Members of parliament play a noteworthy role in this business. This needs constantly to be protected and revivified.  With the capacity to acknowledge the courage of our members of parliament, who stand in the first line of defence whenever democracy is attacked.

Un statut spécial pour la société distincte britannique

English version follows

Pour toute personne qui, comme moi, se passionne pour le destin de l’Europe, les dérives de l’Union européenne sont préoccupantes. Elle compte dorénavant 500 millions de citoyens répartis dans 28 pays, dont 13 nouveaux membres depuis 2004. Cet agrandissement s’est produit sans approfondissement cohérent. Le rejet du traité constitutionnel en 2005 a débouché sur un compromis qui peine à sauver les meubles, le Traité de Lisbonne. Les problèmes sont profonds : le désintérêt des populations, l’absence d’une sphère publique européenne, des processus décisionnels lourds pour gérer la normalité, et en temps de crise les responsables de l’Union doivent décider en petit comité avec les dirigeants de l’Allemagne et de la France.

En 2015-2016, les défis sont urgents et nombreux : les soubresauts de la crise financière affectant la stabilité de la zone Euro, le statut incertain de la Grèce, les pressions de la Russie sur l’Ukraine, la crise des réfugiés, la montée du national-populisme à l’est comme à l’ouest, la crise de gouverne en Espagne, conjuguée au malaise catalan. Et maintenant les Britanniques en remettent avec la tenue, le 23 juin prochain, d’un référendum sur le principe même de leur présence dans l’Union européenne.

À maints égards, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, entré dans le Marché commun européen en 1973, représente une société distincte au sein de l’Union : avec sa forte livre sterling il reste à l’écart de la zone Euro, ne participe pas davantage à l’espace Schengen réglementant les contrôles frontaliers, tout en bénéficiant de plusieurs exceptions dans l’organisation budgétaire.

Lors du sommet tenu à Bruxelles les 18-19 février, le premier ministre britannique, David Cameron, a obtenu d’autres concessions qui confirmeront le statut spécial de son pays : le gel pour une période de 7 ans des avantages sociaux des citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; des dispositions protégeant le statut de Londres, comme centre autonome des marchés financiers; des ajustements au calcul des allocations familiales pour les enfants demeurés dans le pays d’origine de citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; et finalement, au pays des symboles, la reconnaissance formelle que le Royaume-Uni n’est pas engagé dans une dynamique toujours plus étroite d’intégration au sein de l’Union européenne.

Rester, ou partir? « Remain », or « Leave », comme cela sera écrit sur les bulletins de vote? L’option de rester est légèrement en avance dans les sondages, mais rien n’est gagné. Six ministres du gouvernement conservateur de David Cameron feront campagne pour l’option du retrait. Le charismatique maire de Londres, Boris Johnson, aspirant à la succession de Cameron, fera de même. L’Écosse dirigée par la très populaire Nicola Sturgeon est très fortement pro-européenne. Un autre conseil européen sur la crise des migrants aura lieu à la mi-mars. Des élections suivront au pays de Galles, en Irlande du Nord et en Écosse le 5 mai.

Le Royaume-Uni et l’Europe vivent un carrefour important. La nervosité va monter dans les prochaines semaines. Pourquoi rester ensemble avec les autres Européens, se demandent les Britanniques? Que devrions-nous partager avec eux? La réflexion est commencée.

A special status for the British distinct society

For those, like me, who are passionate about the fate of Europe, the current troubles of the European Union will be a matter for concern. Since 2004, it has added 13 new members. It now includes 28 countries, with more than 500 million inhabitants. This huge enlargement took place without a corresponding level of structural coherence. An ambitious constitutional blueprint was abandoned in 2005, to be supplemented by the Treaty of Lisbon in 2009, a compromise of sorts between various visions. Deep problems now abound: citizen interest is very low in the absence of a European public sphere, decision-making procedures are very complex in day-to-day affairs, and they are replaced by dealings without transparency between E.U. officials and the leaders of Germany and France in times of crisis.

In 2015-2016, the E.U. faces many urgent challenges: the Euro zone is still reeling in the aftermath of the financial crisis, questions remain about the status of Greece, the Ukrainian state is still threatened by Russia, the surge of national-populism all over the continent, the overflow of refugees, the inability of Spain to form a new government made more complex by the alienation of Catalunya. And now, to make matters worse, there will be a referendum on June 23 in the United Kingdom about its continued membership in the European Union.

In many ways the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland, which joined what was then the European Common Market in 1973, represents a distinct society in its own right: with its strong currency it remains outside the Euro zone, fails to participate to the Schengen Area regulating border controls, while enjoying special budgetary rules.

At the recent summit held in Brussels, February 18-19, the British Prime Minister, David Cameron, got more concessions confirming the special status of his country: some social benefits for E.U. citizens living and working in the U.K. will remain frozen for 7 years; the status of London and of its City as an autonomous entity as a financial centre will be protected; adjustments will be made to the family allowances for children of E.U. citizens working in the U.K. while their children remain in the country of origin; finally, in the realm of symbols, it is now formally recognized that the U.K. is not engaged in a dynamics of “ever closer union” with other member states.

“Remain”, or “leave”, such are the two options that people will have when they will mark their referendum votes. The “remain” option is ahead in the polls, but nothing is decided. Six ministers of the Cameron government have chosen the “leave” option. The charismatic mayor of London, Boris Johnson, seen as a prime candidate to succeed David Cameron at the helm of the Conservatives, will do the same. Scotland, led by the very popular Nicola Sturgeon, is quite pro-Europe. An E.U. summit, on the difficult question of migrants, will take place in mid-March. On May 5, elections will follow in Wales, Northern Ireland and Scotland.

The U.K. and the E.U. are at a crossroads. Nervousness will mount in the coming weeks. Why should we stay together with other Europeans, many British citizens ask themselves? What should we share with them? Reflections and deliberations have just started.

L’éducation, la liberté et le sens de la vie

English version follows

L’éducation, la liberté et le sens de la vie

Pourquoi chercher un sens à la vie, alors qu’il pourrait ne pas y en avoir ? Notre présence sur la terre est d’une navrante brièveté. Elle laisse l’infinité du temps tout à fait imperturbable. Devant l’immensité de l’univers, l’espace de notre ville, fût-elle magnifique, celui de notre province, fût-elle distincte, et celui de notre pays, fût-il le meilleur, paraissent insignifiants. Face à ce vide de sens, la vie peut sembler absurde.

Comme le rappelait en 2003 Jean Grondin, dans un bel essai sur le sens de la vie, l’être humain se singularise du fait qu’il ne se contente pas de cette double absurdité dans le temps et dans l’espace. Dans le langage, dans la culture, en société, l’être humain dépasse ce vide en ne restant pas seul, en dialoguant avec d’autres personnes, en les aidant à trouver un sens à leur vie, à identifier leur voie propre, à accomplir leur liberté. En agissant de la sorte, l’être humain surmonte l’horizon de l’absurdité. La quête du sens de la vie appartient à l’agir humain libre. Elle est un beau et vaste chemin, marqué souvent par de douloureux apprentissages. Sans minimiser le rôle de la famille, je veux m’arrêter dans ce billet au rôle crucial de l’éducation.

Chaque matin, au Québec comme partout au Canada et ailleurs dans le monde, des milliers de personnes se lèvent tôt pour faire leur part dans la grande aventure de l’éducation. Ils partent vers la maternelle, l’école, le collège ou l’université, pour aller former, transmettre, responsabiliser, émanciper. J’appartiens à cette famille de pédagogues, d’éducatrices et d’éducateurs qui essaient de triompher de l’absurdité en aidant des jeunes à trouver des phares sur les mers parfois tourmentées de la vie, à épanouir leur liberté en la balisant, à découvrir pour eux-mêmes des projets de vie nobles et porteurs.

L’éducation à la liberté et au sens de la vie est l’affaire de tous les artisans de la transmission. On y rencontre des embûches à tous les niveaux, et peut-être nulle part davantage qu’à l’école secondaire et devant les visages de l’adolescence, cet âge où, pour paraphraser Fernand Dumont, on cesse de vivre par procuration pour apprendre à se convertir à soi-même.

Je crois profondément que ce qui caractérise l’ensemble de nos disciplines dans les humanités et les sciences sociales, c’est d’être au cœur des interrogations fondamentales sur le sens de la vie, les horizons et les limites de la liberté, au cœur aussi des réflexions, théoriques et pratiques, sur l’importance de l’éducation et la compréhension de ses tâches, aussi lourdes que complexes dans nos sociétés.

J’aurai l’opportunité de revenir régulièrement sur ces questions dans des billets liés à la politique, l’histoire, la philosophie et la littérature, au Québec comme dans l’ensemble du Canada, en Europe et en Amérique latine.

J’espère, amis lecteurs, vous intéresser et vous faire réfléchir. Comme le disait Hannah Arendt à propos de la liberté, il suffit de commencer.

 

Education, freedom and the meaning of life

Why bother debating the meaning of life, for it appears there is none? Our presence on earth is regretfully quite brief. It fails to disturb the mighty infinity of time. Considering the immensity of the universe the space of our city, however magnificent, the one of our province, although distinct, and the space of our country, arguably the best one, pale into insignificance. Facing such a dearth of meaning, life may seem absurd.

As Jean Grondin noted in 2003, in his thoughtful essay on the meaning of life, what distinguishes human beings is the fact that they do not content themselves with this double absurdity in time and space. In the realms of language, culture and society, human beings bypass this void by refusing to remain alone, through dialogue with other people, helping them find meaning to their own lives, identifying their own paths, accomplishing their respective freedoms. Through such agency, human beings transcend the horizon of absurdity. The quest for the meaning of life belongs to free human agency. It is a beautiful and vast avenue, although marked at times by painful experiences. Acknowledging the importance of the family  in this matter, I shall nevertheless insist here on the crucial role of education.

Every single morning in Québec, as elsewhere in Canada and around the world, thousands of people wake up early to do their share in the great adventure of education. They leave for various daycare centres, schools, colleges, universities, where they will strive to form, transmit, foster responsibility and emancipate the minds of a new generation.  I belong to the family of teachers who attempt to triumph from absurdity by helping young people find beacons on the often tumultuous seas of life, emancipate their freedom while disciplining it, discover noble life projects.

Educating towards freedom and the meaning of life is the business of all artisans of transmission. In this endeavor, one encounters difficulties at all levels, but perhaps nowhere more than in our high-schools and in front of the visages of adolescence, this phase of life during which, according to Fernand Dumont, human beings cease to live by proxy while converting themselves to their own personalities.

I strongly believe that what characterizes our disciplines in the humanities and social sciences is the fact that they are at the centre of key interrogations on the meaning of life, on the horizons and limits of freedom, at the centre also of fundamental reflections on the nature and burdens of education in our societies.

Such issues will be discussed at length here, and I shall also write on themes related to politics, history, philosophy and literature in Québec, Canada, Europe and Latin America.

I do hope, dear readers, that the experience will make you more curious about these matters. As Hannah Arendt once said with regards to freedom, everything is in the beginning.