Guy Laforest

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Québécois: notre façon d’être Canadiens. Corriger une incohérence de la Commission Bouchard-Taylor

Une version en langue anglaise suit le texte en français/ A version in the English language follows the text in French

Je veux dans ce texte faire ressortir une dimension qui a été à mon avis un peu négligée jusqu’à présent dans les commentaires qui ont entouré la publication par le gouvernement du Québec, le premier juin, de sa politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes intitulée Québécois : Notre façon d’être Canadiens. Dans le document, en plus de lancer une politique, le gouvernement fait deux promesses : d’abord, la politique sera suivie assez rapidement d’un plan d’action qui inclura une réorganisation administrative du Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes avec des incidences sur l’ensemble des ministères, ensuite, et c’est sur cette deuxième dimension que j’entends insister dans ce texte, le gouvernement promet l’adoption dans la prochaine année d’une politique officielle d’interculturalisme. S’il passe vraiment aux actes sur cette question, le gouvernement corrigera une incohérence vieille de dix ans. Je m’explique.

Une précaution méthodologique additionnelle : dans la version en langue anglaise de ce texte, qui suit cette version en langue française, je rappelle que dans le titre de la nouvelle politique en anglais, le gouvernement Couillard décrit les citoyennes et citoyens du Québec comme étant des « Quebecers », plutôt que d’utiliser le mot français « Québécois ». Comme je l’explique, ce choix n’est pas anodin. Dans la littérature scientifique et dans l’histoire des politiques gouvernementales, quand on utilise le mot « Quebecers », on parle des gens de toutes origines, tandis que, en utilisant le mot « Québécois » pour parler de nous en anglais, on laisse entendre que les personnes d’héritage canadien-français sont les seules à pouvoir se réclamer de l’appartenance québécoise. Cette dernière façon de procéder relève d’une déplorable ethnicisation de la population québécoise. Il y a une dizaine d’années, j’avais reproché cela à la motion parlementaire sur la reconnaissance de la nation québécoise introduite à la Chambre des Communes par le gouvernement Harper, et je le déplore encore aujourd’hui quand je lis des articles et des éditoriaux, dans le Globe and Mail et ailleurs, qui traduisent de la manière suivante le titre du document du gouvernement Couillard : « Being Québécois : our Way of Being Canadians ». Si le Québec choisit de se définir comme une nation interculturelle inclusive, nos partenaires doivent dialoguer avec nous en acceptant, comme point de départ, notre manière de nous définir, aussi bien en français qu’en anglais.

Il y a bientôt une décennie, au printemps 2008, Gérard Bouchard et Charles Taylor publiaient Fonder l’avenir : le temps de la conciliation, le rapport de la Commission de consultation, co-présidée par eux, sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Dans un dessein de rapprochement des inquiétudes entre la majorité francophone et les minorités issues de l’immigration, particulièrement à propos des pratiques religieuses de ces dernières, le rapport proposait l’adoption par le gouvernement du Québec d’une politique d’interculturalisme qui aurait défini de manière claire les règles du vivre ensemble dans notre société, en ajoutant à la définition et à l’énumération mécanique de ces règles une vision de l’intégration assez compréhensive pour inclure de fortes dimensions symboliques, politiques et juridiques. Au fond, le rapport proposait de définir le Québec comme une nation interculturelle. Sur le plan de la théorie sociologique de l’intégration, de mon point de vue, le rapport était imbattable. J’ajoute que, notamment parce que sur ces questions le Québec est dans la mire de la communauté internationale des sciences sociales, sans oublier la formidable réputation de Gérard Bouchard et de Charles Taylor, le rapport a été beaucoup discuté dans le monde. Pourtant, c’est ma conviction profonde, le rapport reposait sur un mauvais compromis, un malentendu, une incohérence fondamentale. Le dire n’enlève rien à Charles Taylor et à Gérard Bouchard.

À partir de l’Université McGill, Charles Taylor a construit une œuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent notamment sur le philosophe allemand Hegel, les malaises de la modernité, les sources de l’identité moderne, la dialectique de la sécularisation et la philosophie du langage. À partir de l’Université du Québec à Chicoutimi, Gérard Bouchard a construit, lui aussi, une œuvre qui honore le Québec et le Canada. Ses travaux portent notamment sur les imaginaires collectifs, les mythes sociaux, l’interculturalisme, le renouvellement de la conscience nationale au Québec et la réhabilitation des nations dans le projet de la construction européenne. Depuis la mort de Fernand Dumont et celle de Léon Dion en 1997, Bouchard et Taylor sont les grandes figures de l’autorité intellectuelle dans notre société, ajoutant une grande présence dans la sphère publique à la profondeur de leurs réflexions théoriques. Sur ce dernier plan, je me sentirais gêné si je ne mentionnais pas le brio d’un Luc Brisson dans le monde grec de Platon, et celui de Jean Grondin plongé dans l’univers de la pensée allemande.

L’incohérence de la Commission Bouchard-Taylor me semble avoir été la suivante : conscients de la lourdeur de leur tâche dans le contexte de leur mandat, ils ont décidé de concentrer leur travail sur les problématiques de la laïcité ouverte et sur celle de l’interculturalisme, en faisant abstraction de l’enracinement du Québec dans la fédération canadienne, de l’application au Québec de tout le dispositif constitutionnel et législatif canadien. Quelles qu’aient pu être les causes de ce choix méthodologique, au nombre desquelles ont pu jouer les convictions fédéralistes de Taylor et les préférences souverainistes de Bouchard, je pense que ce choix était une erreur. Comme le disait un de mes vieux maîtres, Gérard Bergeron, le Québec est là où il est, en Amérique du Nord, pas sur la lune! Il ne faut jamais l’oublier ou le mettre de côté dans la réflexion sur le vivre ensemble. Il nous faut, à la fois, définir les règles et les normes du vivre ensemble entre nous, Québécoises et Québécois de toutes origines, tout en proposant, de manière cohérente, une compréhension de notre manière d’envisager le vivre ensemble dans le cadre fédéral canadien, celui dans lequel nous vivons depuis bientôt 150 ans. Ce devoir de cohérence, négligé par la Commission Bouchard-Taylor, est respecté par le document gouvernemental du premier juin 2017. Cela mérite d’être salué.

Il reste cependant encore pas mal de chemin à faire dans l’approfondissement de cette cohérence. Sur le site internet du Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec, on trouve encore un document sur les principes d’un cadre civique commun (démocratie, droits et libertés de la personne, langue française, interculturalisme, société inclusive, participation) qui ne dit rien de la présence du Québec dans le Canada (http://www.quebecinterculturel.gouv.qc.ca/fr/valeurs-fondements/). Un document antérieur, sur les valeurs communes du Québec, imaginait aussi le Québec, pour le dire comme Bergeron, sur la lune et non pas dans le cadre canadien en Amérique du Nord.

En publiant le document le premier juin 2017, trente ans après la signature de l’Accord du lac Meech par Robert Bourassa, Brian Mulroney et tous les premiers ministres des provinces réunis à l’édifice Langevin à Ottawa, le gouvernement dirigé par Philippe Couillard a aussi fait preuve de cohérence dans l’ordre symbolique. Et la dimension partisane n’a pas été négligée avec la tenue d’un Conseil général du Parti libéral à Trois-Rivières en fin de semaine dernière. Toutefois, les réactions du Premier Ministre canadien, Justin Trudeau, et celles d’autres dirigeants provinciaux, ont montré que, vraisemblablement, il y avait moins de cohérence dans l’organisation de la communication gouvernementale.

Il faut penser simultanément le vivre ensemble au Québec et dans le cadre canadien. Et il faut commencer par se définir et s’affirmer entre nous, Québécoises et Québécois, avant d’entrer dans un vrai dialogue avec nos partenaires dans le Canada. De ce point de vue, le vrai test de la cohérence du gouvernement Couillard est à trouver du côté de l’adoption d’une politique officielle d’interculturalisme.

 

Quebecers (and not Québécois): our Way of Being Canadians

Beyond an Incoherence of the Bouchard-Taylor Commission

I wish to insist in this piece on a dimension which has been, as far as I can tell, somewhat neglected in the various commentaries surrounding the release by the government of Québec, on June 1st, of its first policy of affirmation of Québec and of Canadian relations entitled Quebecers: our Way of Being Canadians.

I shall first clarify a minor –well, not so minor- point with regards to the title. In the English version of the document, as it has done with great coherence in the past twenty years, the government of Québec uses the word/expression “Quebecers” to address all citizens of the province, irrespective of their origins. In a Globe and Mail editorial as well as in many articles written beyond Québec, the title was translated in the following way: Being Québécois: our Way of Being Canadians. This way of translating and of departing from the legitimate political authorities of Québec in their own self-description of their society is ethnicizing, suggesting that only Quebecers of French Canadian origin belong. In 2006, the Harper government had used the same strategy in the English version of the parliamentary motion it introduced recognizing “the Québécois as a nation within a united Canada”. I deplored this ethnicizing strategy at the time and I continue to deplore it as it brings back its reductive head in 2017.

In the document published on the first day of June, the government made two promises. First, it announced that the new policy would be followed by an action plan which will include an administrative reorganization of the Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes, with structural consequences on all departments. On Thursday, June 9, Premier Philippe Couillard and Minister Jean-Marc Fournier met with all deputy ministers to specify their wishes with regards to the creation of units overseeing Canadian relations in all departments. The document made one more promise, about which I want to suggest further reflections in this piece. In addition to its actions in the sphere of Canadian relations, the government promised the adoption, within the next twelve months –and thus prior to the next elections scheduled for October 2018-, of an official policy concerning interculturalism. If indeed it thus acts upon this promise, the government will correct an unfortunate incoherence which has lasted for about ten years. The next paragraphs explain my view on this matter.

Almost ten years ago, early in 2008, Gérard Bouchard and Charles Taylor published Building the Future: A Time for Reconciliation, the report of the consultation commission on accommodation practices. In order to reduce the distance and at times the reciprocal anxieties between the French-speaking majority and immigration-based minorities, with regards to the religious practices of the latter, the report boldly proposed the adoption by the government of Québec of a policy of interculturalism, which would have defined in a clear manner the rules of common life in our society, adding to the definition and at times mechanical enumeration of these rules a comprehensive approach towards integration, enriched by symbolical, political and legal dimensions. Thus, the report proposed to redefine Québec as an intercultural nation. With regards to the suggested theoretical approach towards integration, the report was unimpeachable. Besides, in light of the interest concerning Québec in the international social scientific community, and largely due to the formidable reputation linked to the names of Charles Taylor and Gérard Bouchard, the report attracted considerable attention across the world. Nevertheless, I remain convinced that the report was based on a wrong compromise, on a fundamental incoherence. Saying so does not take anything away from the merits of Bouchard and of Taylor.

Anchored at McGill University, Charles Taylor’s works have brought honour to himself, Québec and Canada. He has notably explored the writings of Hegel, a key German philosopher, the malaises of modernity, the sources of modern identity, the dialectics of secularization and the philosophical complexities of human language. Anchored at Université du Québec à Chicoutimi, Gérard Bouchard’s works have brought honour as well to himself, Québec and Canada. He has notably explored collective imaginaries, social myths, the models of interculturalism, the renewal of national consciousness in Québec and the rehabilitation of nations in the project of European construction. Since the death of Fernand Dumont and of Léon Dion in 1997, Bouchard and Taylor are the great figures of intellectual authority in contemporary Québec, adding a great presence in the public sphere to the depth of their theoretical reflections. With regards to this last dimension, I would be remiss if I did not acknowledge the extraordinary contributions of Luc Brisson in the Greek world of Plato and those of Jean Grondin in the universe of modern German philosophy.

In which way can the Bouchard-Taylor Commission be considered to have been incoherent? Here is the argument. Extremely conscious of their heavy burden, the two Co-Presidents decided to focus on the twin challenges of open secularism and of interculturalism, bracketing off the rootedness of Québec in the Canadian federation, forgetting for the sake of their reflections the full application in Québec of Canadian laws and of the Canadian constitutional framework. One can surmise that many reasons may have justified this methodological choice, including the need to seek a compromise between Taylor’s federalist convictions and Bouchard’s sovereigntist preferences. Whichever reason may have prevailed, I deem that this choice was a mistake. As one of my old masters, Gérard Bergeron, used to say, Québec happens to be located at one specific place in North America, and certainly not on the moon! In the course of reflections about the principles presiding over our common life, this should never be forgotten or excluded from the framework of analysis. Quebecers of all origins should foster a dialogue leading to the adoption of rules and principles for their life in common, while proposing, in a coherent fashion, an understanding of political life in interdependence with other Canadians in the federal framework we have been sharing for almost 150 years. This search for real coherence, neglected by the Bouchard-Taylor Commission, appears to me fully respected in the governmental document recently published in Québec City. Thus, I salute the effort.

However, much remains to be accomplished on the path towards full coherence. It is currently possible to read, on the web site of Québec’s Department of Immigration, Diversity and Inclusion, a document explaining the principles of a common civic framework (democracy, rights and liberties of persons, role of the French language, interculturalism, an inclusive society, participation), which says nothing about Québec’s presence within Canada. An anterior but similar document, on the common values within our distinct national society, also imagined Québec, to say so in the manner of Bergeron, on the moon or in orbit around the moon, rather than in the Canadian framework and in North America.

Since they chose to publish the document on June 1st, 2017, exactly thirty years afther the signature for the second time of the Meech Lake Accord at the Langevin Building in Ottawa, Premier Philippe Couillard and the minister in charge of the file, Jean-Marc Fournier, showed undeniable coherence in the symbolical order. Moreover, they did not neglect the partisan dimension, for the release of the document was immediately followed by a general council of the delegates of the Québec Liberal Party in Trois-Rivières. But considering the rather rough dismissal expressed by Canadian Prime Minister Justin Trudeau, soon followed by similar if more polite reactions from other provincial Premiers, there seemed to have been less coherence in the organization of governmental communication.

We need to think simultaneously about the principles of common life both in Québec and in the Canadian framework. And we need to start by defining and affirming ourselves, among Quebecers, before entering into a meaningful dialogue with our fellow citizens and partners across Canada. Seen from this perspective, the real test of the coherence of the Couillard government will be the process leading to the adoption of an official intercultural Policy.

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