Guy Laforest

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1967: une année époustouflante sur l’horizon de la relation Canada-Québec et dans la vie d’André Laurendeau

Une version en langue anglaise suivra dans les prochaines semaines / A version in the English language will be added in the next few weeks

Dans une conférence faite à la Maison du Canada à Londres, le 22 avril 2017, j’ai essayé de tracer un portrait en accéléré de l’évolution de l’État canadien depuis la fondation fédérale de 1867. Pour ce faire, je me suis concentré sur quatre années essentielles (1867-1967-1982-2017), en les interprétant à chaque fois à partir de la trajectoire d’une personnalité-clé, en évoquant pour chacune d’entre elles leurs actions au cours de cette année, leurs idées et leurs réseaux personnels respectifs. Avant de me plonger dans l’univers d’André Laurendeau et dans l’extraordinaire année 1967, je donnerai une idée de mon propos d’ensemble, et un aperçu de l’allure générale du colloque qui s’est déroulé à la Maison du Canada, à l’initiative de l’Association britannique d’études canadiennes, en partie pour commémorer le 150e anniversaire de la fondation fédérale du Canada en 1867.

Pour réfléchir sur l’État canadien de 2017, je me devais de choisir le Premier Ministre du pays, Justin Trudeau, sans négliger le cercle de personnes avec qui, sur des prémisses néo-idéalistes, il est en train de réinventer un rêve canadien pour le XXIe siècle : Katie Telford, Anna Gainey, Sophie Grégoire, Mélanie Joly, Chrysta Freeland, Tom Pitfield, Gerald Butts, Matthew Mendelsohn, Dominic Barton, Dominic Leblanc. Pour accompagner le Jeune Trudeau de 2017, il m’a évidemment fallu choisir Trudeau l’Ancien, son père Pierre-Elliott, pour parler de l’année 1982, celle d’une grande réforme constitutionnelle sans le consentement du Québec. Trudeau l’Ancien, cette année-là, vivait sous l’influence des Jim Coutts, Tom Axworthy, Michael Pitfield et Michael Kirby, tout en demeurant en dialogue avec les René Lévesque, Claude Ryan et André Burelle. Il y a 50 ans, au printemps 1967, s’inaugurait à Montréal, avec un clin d’œil à la « Terre des Hommes » de St-Exupéry, l’Exposition universelle qui, d’avril à la fin octobre, devait amener 50 millions de personnes à Montréal, en pleine Révolution tranquille, au début d’un temps nouveau pour le dire comme dans la chanson immortalisée par Renée Claude. On verra ici pourquoi le Canada de 1967 me semble bien représenté par ce grand humaniste qu’était André Laurendeau, entouré par les René Lévesque, Pierre-Elliott Trudeau, Gérard Pelletier et Claude Ryan. Finalement, pour faire revivre cette année 1867 qui fut celle de la fondation fédérale du Canada, j’ai choisi à Londres la figure d’Alexander Galt, le grand représentant de la minorité anglo-protestante du Canada-Est (la future province de Québec) au temps de la Confédération. Galt se retrouvait dans deux grands cercles politiques, un premier dans l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord, avec  notamment les John A. Macdonald, George Brown et George-Étienne, Cartier, et un second, plus souvent négligé, au Québec, avec encore une fois Cartier et Thomas d’Arcy McGee.  A la Maison du Canada, j’en ai profité pour rappeler que nous célébrons en 2017 le bicentenaire de la naissance de Galt. Et comme en plus Galt fut le premier Haut-Commissaire du Canada à Londres (1880-1883), j’ai trouvé un peu curieux que cela soit passé sous silence dans la capitale britannique.  À Londres comme à Ottawa, dans le Canada de 2017, l’équilibre entre passé, présent et futur, dans les délibérations de notre communauté politique fédérale, n’est pas toujours adéquat.

Dans les séances plénières du colloque de l’Association britannique des études canadiennes, lequel s’est donc tenu à la Maison du Canada à Londres du 20 au 22 avril 2017, plusieurs conférenciers ont eu l’occasion de s’adresser aux participantes et participants. Colin Coates, du collège Glendon de l’Université York, a expliqué les raisons plurielles de l’affaiblissement organisationnel de la thématique des études canadiennes au cours des 5 dernières années. Le Ministre québécois responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne, Jean-Marc Fournier, a poursuivi son travail, amorcé à Québec le 24 mars lors du colloque du Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP) sur le fédéralisme canadien et son avenir, d’élucidation de la manière à travers laquelle le gouvernement du Québec dirigé par Philippe Couillard comprend l’évolution contemporaine du fédéralisme canadien. Il a conclu sa conférence de la manière suivante : « Nous sommes Québécois, et c’est notre manière d’être Canadiens ». Dans une visio-conférence pré-enregistrée, l’écrivaine Margaret Atwood a vu dans la réconciliation avec les peuples autochtones et dans la question environnementale les enjeux de l’heure au Canada. Elle a aussi offert un plaidoyer passionné pour les humanités (liberal arts), y voyant le lieu d’approfondissement d’une orientation-vertu-disposition qui est à la source même de notre commune humanité : l’empathie envers l’Autre. Je reviendrai sur ce thème en lien avec la trajectoire de Laurendeau. Pour sa part, le philosophe Will Kymlicka a commencé par rappeler que l’État canadien se caractérisait, sur le plan sociologique, par la co-présence de trois sources de diversité profonde : les peuples autochtones, l’immigration multiculturelle, et le fait français (bilinguisme, Québec, minorités francophones). Sur le plan politico-administratif, l’État canadien traite chacune de ces dimensions de la diversité de façon autonome, dans des politiques publiques qui évoluent en parallèle, sans véritable dessein synthétique ou compréhensif. Ayant expliqué cela, il a proposé une analyse de la place du débat sur le niqab dans la campagne électorale fédérale de 2015, y voyant une cause essentielle d’abord de la montée des Conservateurs de Stephen Harper, puis de leur éventuelle déroute au profit des Libéraux de Justin Trudeau. Finalement, l’historien Jocelyn Létourneau, appuyé sur ses travaux antérieurs, identifia une série de constantes dans la trajectoire politique et historique des Québécois d’héritage canadien-français, dont notamment une culture politique de modération et une double appartenance québécoise et canadienne.

L’empathie envers l’Autre. De Léon Dion à Ramsay Cook, de Charles Taylor à Fernand Dumont, toutes les personnes et tous les intellectuels qui ont trouvé André Laurendeau sur leur chemin reconnaissaient en lui une telle orientation-disposition. Il savait écouter autrui, s’intéresser à elle ou à lui. Une telle vertu transparaît dans les pages du journal de bord qu’il a tenu au temps de la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, dont il fut le co-président de 1963 jusqu’à sa mort en juin 1968. Il y a trente ans, à Calgary, grâce à la générosité de l’historien Donald Smith qui organisa cette rencontre, cela me fut confirmé avec émotion par Gertrude Laing, cette autre grande humaniste qui participa comme commissaire à l’aventure de la Commission Laurendeau-Dunton.  Dans le journal de bord, l’empathie de Laurendeau pour les Canadiennes et Canadiens anglophones impressionne. Dans un autre de ses livres, Ces choses qui nous arrivent, c’est l’empathie de Laurendeau, même quand elle fait irruption sous les traits de la critique,  envers ses compatriotes de langue française, qui émeut. 1967, l’année du Centenaire de la Confédération et celle de l’Exposition universelle de Montréal, j’en fais l’hypothèse, ce fut l’année de l’empathie la plus grande du Canada de langue anglaise, et de sa population, envers le Canada français, le Québec, le bilinguisme. À 50 ans de distance, quand on observe le Canada contemporain, et quand on le compare avec celui de l’année du Centenaire et de l’Expo de Montréal, cela me semble être une des différences qui frappent le plus. J’y reviendrai en conclusion. Auparavant, sur un mode un peu nostalgique, repassons les principaux événements de cette époustouflante année 1967.

Déroulement de l’année 1967

Janvier : Inauguration de la flamme du Centenaire de la Confédération sur la colline parlementaire à Ottawa; retour à Montréal, pour être cités à leur procès, des felquistes Charles Gagnon et Pierre Vallières.

Avril : Pierre-Elliott Trudeau devient ministre fédéral de la Justice et commence à imaginer des réformes législatives progressistes,  notamment celle de la légalisation de l’avortement; création de l’Ordre du Canada; ouverture de l’exposition universelle de Montréal; Gérard Bergeron publie son livre, Le Canada français après deux siècles de patience.

Mai : Le gouvernement du Québec crée le Ministère des Relations internationales, lequel s’appuiera sur la doctrine Gérin-Lajoie, voulant que la province puisse disposer à l’étranger des compétences qui sont les siennes à l’interne; le Premier ministre du Québec, Daniel Johnson, fait un voyage officiel en France; l’historien quasi-officiel du nationalisme canadien-français, Lionel Groulx, meurt le 23 mai.

Juin : L’éminence grise du journal le Devoir, Claude Ryan, publie une série d’articles essentiels à l’occasion du centenaire de la fondation fédérale du Canada.

Juillet : À Ottawa et ailleurs, des célébrations entourent le Centenaire de la Confédération; Charles de Gaulle traverse l’Atlantique sur le Colbert, et prononce le 24 juillet au balcon de l’hôtel de ville de Montréal, ses paroles célèbres : « Vive le Québec libre ! ». Paul Desmarais achète le journal La Presse; Pierre Péladeau lance le Journal de Québec après le Journal de Montréal.

Août : François Aquin devient le premier député indépendantiste à siéger à l’Assemblée législative du Québec; la Révolution tranquille bat son plein, et la Commission Castonguay remet son rapport sur l’avenir de la santé et des services sociaux, étape capitale dans l’approfondissement d’un État-Providence québécois.

Septembre : À la veille d’un important congrès libéral à Québec, René Lévesque annonce qu’il prônera désormais la souveraineté-association; Pierre-Elliott Trudeau, avec l’aide de son ami Gérard Pelletier, publie Le fédéralisme et la société canadienne-française.

Octobre : Au terme d’un congrès tout en bouleversements, René Lévesque quitte le Parti libéral du Québec; les États généraux du Canada français se tiennent à Montréal.

Novembre : René Lévesque fonde le Mouvement Souveraineté-Association (MSA); la Conférence interprovinciale sur la Confédération de demain (Confederation of Tomorrow) se tient à Toronto sous le leadership du premier ministre de l’Ontario, John Robarts, et celui du premier ministre du Québec, Daniel Johnson.

Décembre : au début du mois, la Commission Laurendeau-Dunton publie le premier volume de son rapport final, sur les langues officielles. Celui-ci survient plus de deux ans après le rapport préliminaire de 1965. Ayant été incapable d’imposer son approche compréhensive, globalisante, à ses collègues au sein de la Commission, André Laurendeau en explique les prémisses philosophiques, sociologiques, morales et politiques dans les fameuses pages bleues; à la fin de l’année du centenaire, Claude Ryan signe un long éditorial au titre éloquent : « L’échiquier politique au Canada et la crise des deux nations : perspectives de fin d’année. Dans cet éditiorial, Claude Ryan servit deux avertissements au Canada anglophone : ce dernier devra déclarer ses intentions par rapport aux recommandations du premier volume du rapport de la Commission Laurendeau-Dunton, comme il devra dire s’il est prêt à reconnaître la situation distincte du Québec. Ryan conclut son texte en parlant d’une urgence exceptionnelle.

Et tout cela, amis lectrices et amis lecteurs, c’était il y a cinquante ans!

Il nous est possible, à toutes et à tous, d’essayer d’imaginer comment l’époustouflante année 1967 marqua l’esprit de Laurendeau, comment il réagit à chacun des événements ci-haut mentionnés, et parfois sans doute en relation avec les personnes qui, dans sa vie publique et intellectuelle, comptaient le plus pour lui, et parmi lesquelles on pouvait compter des gens comme Pierre-Elliott Trudeau, René Lévesque et Claude Ryan, sans oublier ses collègues au sein de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, et notamment les Davidson Dunton, Franklin Reginald Scott et Gertrude Laing. On a déjà une idée de ce qu’il a pu penser dans son journal de bord de l’époque, mais aussi dans les travaux des Léon Dion, Denis Monière, Gérard Pelletier, Alain-G. Gagnon, Ramsay Cook, Michael Behiels, Donald Horton, Nadine Pirotte et Jean Larose, pour n’en mentionner que quelques-uns. Il y a quelques années, à l’Université Laval, l’historienne Valérie Lapointe-Gagnon maintenant professeure adjointe à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta à Edmonton, a soutenu une thèse de doctorat faisant une large place à cette pensée du Laurendeau de 1967. La thèse était intitulée : « Penser et ‘Panser’ les plaies du Canada : le moment Laurendeau-Dunton 1963-1971″. Il est bien que des esprits, parmi les meilleurs de notre relève intellectuelle, donnent un sens pour notre époque à ces événements déterminants et à la trajectoire exceptionnelle de Laurendeau. Alors que le congrès de l’ACFAS est sur le point d’être inauguré à McGill, il faut souhaiter que l’esprit de Laurendeau sera également présent au congrès qui se tiendra à l’Université du Québec à Chicoutimi en mai 2018, l’année du 50e anniversaire du décès de celui-ci.

Dans les pages bleues du premier volume du rapport de la Commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, André Laurendeau développe une philosophie politique libérale, extrêmement sensible aux droits de la personne, mais extrêmement consciente aussi des circonstances particulières dans lesquelles se retrouvent les personnes appartenant à des minorités linguistiques, culturelles et nationales. Il y jette les bases d’une véritable école canadienne et québécoise de philosophie politique, sur ces questions, à laquelle appartiennent notamment les Will Kymlicka, James Tully, Alain-G. Gagnon, Michel Seymour, Dimitrios Karmis, Geneviève Nootens, François Rocher, Alain Noël, Dominique Leydet et Jocelyn Maclure, sans oublier la figure pionnière de Charles Taylor. Dans les groupes de recherche dans lesquels je travaille, le Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ) et le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), je crois que l’on peut dire sans risque de se tromper que l’esprit du Laurendeau de 1967 est très présent.  Toutefois, à ce propos, pas mal d’efforts restent à faire, dans la vie politique et dans le constitutionnalisme au Canada, de même que dans la vie universitaire et la société civile à la grandeur du pays.

La grandeur de Laurendeau mérite pas mal de persévérance dans un tel engagement.

On pourra approfondir l’époustouflante année 1967, cette semaine, les 9-10 mai 2017, dans le cadre d’un colloque consacré au juriste Jean-Charles Bonenfant de l’Université Laval et à ses travaux sur l’esprit de la Confédération, organisé par Patrick Taillon, Amélie Binette, Éric Montigny et moi-même, dans le cadre du congrès de l’ACFAS à l’Université McGill (http://www.acfas.ca/evenements/congres/programme/85/400/421/c).

 

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