Guy Laforest

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Le congrès de 2016 de la Fédération des sciences humaines du Canada : à propos de l’idée de l’université en tant que communauté

La version en langue anglaise suit/ English version follows

L’Université de Calgary, située dans les contreforts des Rocheuses canadiennes, accueillera du 28 mai au 3 juin 2016 le congrès de la Fédération des sciences humaines du Canada (http://www.idees-ideas.ca/). Plus de 8,000 participantes et participants, représentant quelque 70 associations savantes dans la grande famille des humanités et des sciences sociales, tiendront dans la métropole économique de l’Alberta leur grande rencontre scientifique annuelle, tout en se retrouvant autour d’un thème fédérateur : l’énergie des communautés. Dans un pays aussi immense que le Canada, ces rassemblements permettent aux chercheurs et aux intellectuels de fraterniser pendant quelques jours avec leurs collègues, d’imaginer de nouvelles collaborations tout en prenant le pouls de l’évolution de leur discipline. Cette année, on cherchera sans doute à trouver les manières appropriées pour exprimer un grand sentiment de solidarité envers la communauté albertaine de Fort McMurray, ravagée par d’épouvantables feux de forêt.

Prenant pour prétexte la tenue de ce congrès à Calgary, je vais essayer dans ce billet de réfléchir à la nature de l’université en tant que communauté.

L’idée de l’université comme communauté tournée vers le savoir a toujours été difficilement conciliable avec le concept d’égalité. Dans l’université de tradition classique, la hiérarchie ne touchait pas uniquement les gens mais aussi les disciplines. Y trônaient la philosophie et la théologie. Ce fut longtemps le cas dans l’institution où j’enseigne, l’Université Laval, fondée en 1852 par ce grand joyau de l’éducation qu’est le Séminaire de Québec, lui-même fondé en 1663. Dans l’université managériale du XXIe siècle, le génie, la médecine et l’administration dominent. Les professeurs y sont des ressources, les étudiantes et les étudiants y sont des clientèles (qu’il faut conquérir, garder, évaluer et préserver précieusement sur les listes des opérations philanthrophiques). La rationalité utilitaire, instrumentale, règne au sommet de l’institution. Les recherches économiquement utiles, innovantes, y sont clairement favorisées.

Les sciences sociales, quant à elles, se reconnaissent davantage dans l’université positiviste du XIXe siècle, laquelle était aussi inégalitaire. C’est d’ailleurs également le cas de l’université humaniste tournée vers la recherche du Beau, du Bon et du Vrai. Cette remarque me semble tout aussi juste pour les universités de la Renaissance que pour celles qui conservent la marque de l’idéal humboldtien du début du XIXe siècle en Allemagne, où le but était de façonner des êtres humains développant dans la liberté et de manière harmonieuse l’ensemble de leurs facultés. L’institution universitaire n’était pas, et n’est toujours pas, une démocratie. Les professeures et professeurs y jouent certes un rôle privilégié. Ils sont l’avant-garde de l’université en tant que communauté du savoir. En toute franchise, je ne pense pas qu’il puisse en être autrement.

L’université est soumise à un régime démocratique mais elle n’est pas, en elle-même, une démocratie. On peut souhaiter que la gouvernance des universités soit plus éclairée, plus transparente, plus responsable, à l’abri de tous les corporatismes et de tous les clientélismes, de la cooptation et du favoritisme. Toutefois, j’ai toujours pensé que l’on errait en invoquant les mécanismes de la démocratie représentative ou les idéaux de la démocratie participative pour atteindre de tels objectifs. En même temps, j’estime tout à fait normal que nos gouvernements, lesquels se réclament avec raison de la démocratie, demandent aux universités et à leurs membres de rendre des comptes quant à leur manière d’utiliser les deniers publics, dans le respect bien sûr de la liberté académique.

En somme, j’estime que l’université peut être une communauté authentique, humaine, admirable. Cela demeure un bel idéal. Sur la base de mes propres expériences, je vais donner quelques exemples lesquels, je l’espère, pourront être utiles pour la concrétisation de cet idéal dans d’autres milieux.

L’université est une communauté authentique quand, dans les processus d’embauche d’une ou d’un nouveau collègue, tous les membres d’une unité d’enseignement et de recherche étudient de manière approfondie l’ensemble des dossiers, débattent entre eux de façon rigoureuse, exigeante mais sereine, en sachant que la décision qui sera prise sera cruciale pour l’avenir de l’unité, certes, mais aussi et surtout pour les personnes concernées.

L’université est une communauté authentique quand, après un cours, plusieurs étudiants restent un bon moment dans la salle de classe avec la professeure ou le professeur pour approfondir l’un ou l’autre des thèmes discutés pendant la séance, ou encore tout simplement pour échanger sur des questions connexes ou des sujets d’actualité.

L’université est une communauté authentique quand des professeurs remplacent un collègue pour donner un cours à sa place, quand cette personne fait face à des urgences personnelles et professionnelles.

L’université est une communauté authentique quand des collègues font preuve de générosité les uns avec les autres, donnant des signes d’appréciation face aux succès des autres ou encore en leur suggérant des sources utiles pour l’approfondissement de leurs recherches.

J’œuvre depuis une trentaine d’années dans le milieu universitaire. La première communauté authentique que j’ai fréquentée à l’université fut celle du département de science politique de l’Université de Calgary, où j’ai enseigné de 1986 à 1988. Dirigé à cette époque par Tom Flanagan, ce département était caractérisé par un grand dévouement envers les étudiants et l’enseignement de la science politique, par une très grande émulation dans la bonne humeur et la générosité. Le corps professoral y était constitué par les personnes suivantes : Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager et Donald Ray. Je leur exprime toute ma gratitude pour tout ce que j’ai appris en les côtoyant, notamment à propos de la théorie et de la pratique de l’idée d’université comme communauté.

 

The 2016 Calgary Congress of the Humanities and Social Sciences Federation of Canada : some Thoughts on the University as a Community

The University of Calgary, placed at the foothills of the Canadian Rocky Mountains, will be the host, from May 28 to June 3, 2016, of the congress of the Canadian Federation for the Humanities and Social Sciences (http://www.ideas-idees.ca/). More than 8,000 participants, representing over 70 scholarly associations in the great family of the humanities and the social sciences will hold their annual meeting in the economic metropolis of Alberta, united around a federating topic: energizing communities. In a country as immense as Canada, these meetings enable scholars and intellectuals to fraternize for a couple of days with their colleagues, to imagine new paths towards collaboration while taking the pulse of their respective academic disciplines. Clearly, in 2016, people will be searching for ways to express their solidarity for the community of Fort McMurray, recently ravaged by terrible forest fires.

Using the opportunity of this great meeting of persons and minds in Calgary, I shall attempt here to reflect about the nature of the university as a community.

The idea of the university as a knowledge-oriented community has over time been hardly reconciled with the concept of equality. In the classical (Aristotelian and Thomistic) tradition of the university, the notion of hierarchy embraced disciplines as well as relations between categories of people. Theology and philosophy reigned supreme. Such was the institutional spirit for many decades at the place where I teach, Université Laval in Québec City, a house of higher education founded in 1852 by the leaders of the Séminaire de Québec, the great Catholic educational jewel founded by François de Montmorency Laval in 1663. In the managerial university of the twenty-first century engineering, alongside the medical and administrative sciences, appear dominant all over the world. In such an environment professors become human resources and students are seen as clienteles (to be conquered, kept, evaluated and maintained on the lists of donors for the duration of their lives). Everywhere, instrumental or utilitarian rationality is the dominant language. Ambitious scholars need to couch their research in the discourse of economic usefulness and social innovation.

The social sciences look more at home in the positivistic university of the nineteenth-century, although it needs to be stressed that the latter was far from being egalitarian. Aping the master disciplines (the natural sciences) does not mean one gets equal consideration. There were hierarchies as well in the humanistic university, despite its lofty appeals to Goodness, Beauty and Truth. In my judgment, this remark applies equally to the universities of the Renaissance and to those steeped in the tradition of the Humboldtian ideal in nineteenth-century Germany and elsewhere, where the goal was the shaping of human beings called to develop harmoniously their freedom and all their faculties.

In those times, the university was not a democracy. It still is not. In this institution, professors have a privileged role. They are the vanguard of the university as a knowledge-oriented institution. Quite frankly, I see nothing wrong with this. The university must respond to, and be controlled by, a democratic regime. It is quite appropriate to demand that the governance of universities be more enlightened, more transparent, shielded from corporatism, clientelism, cooptation and favor-seeking. Nevertheless, I have always believed that it was a mistake to invoke the mechanisms of representative democracy or the ideals of participatory democracy to reach such objectives. Our governments are of course perfectly legitimate when they demand explanations about the ways in which universities spend public funds and deliver on all their obligations, while not disturbing the spirit and letter of academic freedom. This may appear somewhat conservative. Around universities, I believe this makes sense.

All in all, I believe the university can be an authentic, human, admirable form of community. This remains an inspiring ideal. On the basis of my own experiences I shall give here a few examples, in the hope that they may be useful towards the realization of this ideal in other milieus.

The university is an authentic community when, in the circumstances of hiring a new colleague, all members of a teaching and research unit study all files thoroughly, debate about the whole matter with rigour and fairness, knowing that the upcoming decision is crucial to both the future of their group and, above all, to all human beings whose careers and lives are about to be transformed.

The university is an authentic community when, after a lecture, many students remain in the classroom with their professor, to pursue the discussion about an argument made during the lecture, or simply for the pleasure of conversing about current news or related topics.

The university is an authentic community when professors give of their time to replace in the classroom one of their colleagues who needs to be away for professional duties or personal emergencies.

The university is an authentic community when, overcoming the spirit of internal competitiveness, colleagues are generous the ones with the others, congratulating those who have made notable achievements, or simply identifying ways in which they could better round-up their arguments or deepen their investigations.

I have been working around universities for about thirty years. The first authentic community I have been fortunate enough to encounter was the department of political science at the University of Calgary, where I thought between 1986 and 1988. Led at that time by Tom Flanagan, this department was characterized by its great devotion towards students and the teaching of political science, by its great spirit of collegial emulation with good humor and generosity. Faculty members were Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager and Donald Ray. I wish to express my gratitude to all of them for everything I learnt in their company, notably with regards to the theory and praxis of the university as a form of community.

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Un commentaire

  1. JAUMAIN Serge dit :

    Excellent !

    J'aime

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