Guy Laforest

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Comparer les pommes avec les pommes: les autres significatifs du Québec

La version en langue anglaise suit/ English version follows

Le 84e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), se tiendra du 9 au 13 mai 2016 à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il s’agit du plus grand rassemblement scientifique pluridisciplinaire de langue française dans le monde. À l’approche de ce congrès, je veux proposer une réflexion visant à identifier les sociétés, ou les pays, qui se prêtent le plus à des études comparatives avec le Québec. Avec, en prime, quelques réminiscences.

J’ai eu la chance de travailler pendant plusieurs années avec l’historien belge Serge Jaumain, alors qu’il était président de l’Association internationale des études québécoises. Je commencerai donc par faire  un clin d’œil au colloque que celui-ci organise ces jours-ci , notamment avec Pierre van den Dungen, Donald Fyson et Martin Pâquet, à l’Université libre de Bruxelles : « Les élites face au biculturalisme : les expériences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours ». Les biculturalismes canadien, canadien-français et québécois se prêtent en effet naturellement à une comparaison approfondie avec celui de cette Belgique, proche de nos cœurs à maints égards, qui est parvenue à concilier libéralisme et nationalisme dès les premières décennies du XIXe siècle. Les fédéralismes canadien et belge, les nationalismes québécois et flamand, se prêtent également bien à des regards comparatifs.

Si on reste dans l’espace des nations à la fois culturelles et politiques comme la Flandre, il faut mettre l’expérience du Québec en parallèle avec celles de l’Écosse et de la Catalogne, comme Montserrat Guibernau et Michael Keating nous ont appris à le faire depuis plus de vingt ans. On trouve ici le terrain privilégié des deux équipes scientifiques où j’ai le bonheur d’évoluer, le Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), et le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), tous deux brillamment dirigés par le politologue Alain-G. Gagnon à partir de l’UQAM.

Dans un cours sur le nationalisme donné à maintes reprises avec  Louis Balthazar, j’encourage les étudiantes et étudiants à comparer le Québec avec les nations romantiques et mélancoliques de l’Europe centrale et orientale : Pologne, Hongrie, République tchèque, Croatie, Roumanie, Serbie. Faire l’effort de comparer les pommes avec les pommes, cela consiste parfois à sortir des voies tracées par nos prédécesseurs. Je pense que le fait de tourner le regard vers l’Europe centrale et orientale nous aiderait, nous les Québécois, à prendre une certaine distance face à une mémoire nationale par moments un peu trop larmoyante.  Par ailleurs, j’ai pu constater, dans les travaux de mes étudiants, que les propositions théoriques de  Jocelyn Maclure et celles de Jocelyn Létourneau sur le nationalisme mélancolique et sur les horizons d’attente des Québécois, sont riches d’enseignements pour la compréhension des nations d’Europe centrale et orientale.

L’horizon du regard comparatif ne s’arrête pas aux sociétés ou pays ci-haut évoqués. Sans prétention à l’exhaustivité, il faut aussi mentionner les pays d’Europe du Nord, lesquels ont attiré l’attention des chercheurs, on pense notamment aux Henry Milner, Alain Noël et Stéphane Paquin, intéressés à trouver les autres significatifs du modèle québécois et de notre version de la social-démocratie. Linda Cardinal et Garth Stevenson ont bravé les vents et les brumes de la mer d’Irlande, pour comparer le pays de James Joyce et son nationalisme avec les équivalents québécois. Christian Dufour et Mathieu Bock-Côté continuent une longue tradition tournée vers la comparaison avec la France. Gérard Bouchard, Guy Lachapelle et Joseph-Yvon Thériault préfèrent, quant à eux,  les parfums de l’américanité et ceux des sociétés nouvelles des Amériques, soit pour que le Québec s’en rapproche ou encore appuyés sur un dessein plus critique de distanciation.

Ingo Kolboom, un autre ex-président de l’Association internationale des études québécoises, a écrit des pages lumineuses comparant le Québec et l’Allemagne, tous deux héritiers de Herder et de ses réflexions sur le nationalisme linguistique et culturel, tous deux traversés par des expériences historiques traumatisantes comme la Conquête et l’échec des Rébellions de 1837-1838 pour le Québec, la Guerre de Trente Ans et l’échec du Parlement de Francfort et du Vormärz de 1848 pour l’Allemagne. Comment ne pas voir, par exemple, chez un intellectuel de la trempe de Fernand Dumont, l’ombre de Herder? C’est également en Allemagne que l’on trouve avec la Bavière un allié qui marche aux côtés du Québec dans le regroupement des régions-partenaires où notre Ministère des Relations internationales et de la Francophonie s’investit beaucoup. À l’été 2016, le premier ministre Philippe Couillard et la ministre Christine St-Pierre visiteront cette Bavière qui allie traditionalisme et hyper-modernité, et qui est très intéressée par l’approche interculturelle québécoise comme substitut à son modèle de culture de convergence (Leitkultur). Elle s’y intéresserait probablement encore davantage si le Québec allait au bout de son dessein interculturel dans une politique officielle, thème sur lequel je reviendrai dans un autre billet.

L’Ontario, les autres provinces canadiennes et ce « Canada anglais » que Robert Bourassa a rendu célèbre au temps de l’Accord du lac Meech, représentent aussi des autres traditionnels pour le Québec. François Rocher et Mireille Paquet consacrent de belles études sur cet axe comparatif, justement à propos de l’immigration, de l’interculturalisme et du multiculturalisme.

Il y avait une trentaine d’étudiantes et d’étudiants dans mon cours sur le nationalisme à l’hiver 2016. Comme je le dis à chaque début de session, j’espère que, dans vingt-cinq ans, les Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, et tous les autres, s’en rappelleront encore. Si la mémoire nationale doit être juste et heureuse, pour rappeler une formule de Paul Ricoeur, ils auront appris que cet impératif n’est pas toujours simple pour l’Europe centrale et orientale, et pas davantage pour le Québec.

Il y a plus de 30 ans, en 1982, le congrès de l’ACFAS avait lieu à l’UQAM, comme cette année. J’y avais fait ma première communication scientifique, laquelle ne passera pas à l’histoire. Mon souvenir le plus vif de ce congrès fut une belle conversation avec le politologue Gérard Bergeron, amoureux de pensée politique et du Québec, alors que nous étions tous deux assis sur les marches de ce qui était auparavant la cathédrale Saint-Jacques de Montréal, dont les vestiges, et le clocher, ont été intégrés à l’UQAM. En me remémorant cette conversation, j’ai réalisé qu’il avait à l’époque 60 ans, à peu près mon âge aujourd’hui…

Dans les humanités et les sciences sociales contemporaines, l’ouverture au monde et le raffinement méthodologique permettent des entreprises comparatives beaucoup plus sophistiquées qu’au temps où Bergeron, Dumont et les autres donnaient vie à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ou encore qu’au temps où j’étais assis sur les marches d’un édifice de l’UQAM avec Bergeron en 1982 au congrès de l’ACFAS. Dans nos équipes de recherche, et dans nos universités, nous côtoyons des jeunes qui approfondiront demain l’étude et la recherche des autres significatifs du Québec : Ariane Blais-Lacombe,  Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel, Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, et plusieurs autres.

Si ces jeunes ont la même chance que moi à une autre époque, ils gagneront beaucoup à fréquenter les congrès de l’ACFAS. Ils y trouveront un milieu scientifique et intellectuel riche et  diversifié. Ils s’y feront de nouveaux collègues et de nouveaux amis pour la vie. Et, bien que cela ne soit pas toujours nécessairement le thème ou l’orientation du congrès, ils feront à chaque année des découvertes intéressantes s’ils sont passionnés, un tant soit peu, par l’étude de la société québécoise, en elle-même ou dans un dessein comparatif. Il y a toujours une magie qui opère au congrès de l’ACFAS. La présence du printemps y est pour quelque chose. André Laurendeau disait que nous sommes privés d’un printemps digne de ce nom. C’est à la fois vrai et faux. C’est vrai, dans la mesure où n’avons rien pour rivaliser avec le printemps de Nice ou celui de Barcelone. Toutefois, nous avons le congrès de l’ACFAS pour nous faire oublier les rigueurs de l’hiver, refaire le plein de connaissances et d’amitiés, et creuser notre sillon comparatif dans la compréhension de la société québécoise.

Comparing apples with apples: the significant others of Québec

The eighty-fourth congress of ACFAS (Association francophone pour le savoir) will take place, May 9-13, 2016, at the Université du Québec à Montréal (UQAM). It is worldwide the most important pluridisciplinary scientific congress in French. Before this event, I will attempt to identify the countries or societies that deserve serious comparative scrutiny with Québec.

Having had the good fortune to work with Belgian historian Serge Jaumain while he was President of the International Association of Québec Studies (AIEQ), I will first call attention to a conference he is putting together in early May with colleagues such as Pierre van den Dungen, Martin Pâquet and Donald Fyson, at the Université libre de Bruxelles: “Les élites face au biculturalisme: les experiences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours”. Canadian, French-Canadian and Québec biculturalism should indeed be compared seriously with the situation of Belgium –a country close to our hearts in many ways-. There is much to learn about the way Belgium worked to conciliate liberalism and nationalism early in the nineteenth century. Belgian and Canadian federalisms, the nationalisms of Flanders and Québec, also deserve comparative endeavors.

If we remain on the space of cultural and political nations such as Flanders, then the experience of Québec must be analysed in parallel with those of Scotland and Catalonia, as Montserrat Guibernau and Michael Keating have been teaching us for more than twenty years. This approach is the privileged focus for the work of the two research groups, brilliantly led by Alain-G. Gagnon, to which I belong: Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), and Groupe de recherché sur les sociétés plurinationales (GRSP).

In a course on nationalism I have often given with Louis Balthazar, I encourage students to compare Québec with the romantic and melancholical nations of central and eastern Europe : Poland, Hungary, Czech Republic, Croatia, Serbia and Rumania. Striving to compare apples with apples sometimes requires moving beyond the pathways identified by our predecessors. I do believe that displacing our sight to central and eastern European countries would help us, Quebeckers, to take some distance from a national memory burdened at times by too much self-pity. Interestingly, I could see, in the term papers written by my students, that the theoretical insights of Jocelyn Maclure and of Jocelyn Létourneau on melancholical nationalism and the horizons of expectation of Quebeckers are immensely instructive to better our understanding of the nations of central and eastern Europe.

The comparative horizon can be moved beyond the countries or societies already mentioned. The countries of northern Europe should also be mentioned. They have attracted the attention of scholars such as Henry Milner, Alain Noël and Stéphane Paquin, who have attempted to find the significant others of the Québec model and of our brand of social democracy. For their part, Linda Cardinal and Garth Stevenson have braved the winds and fogs of the Irish Sea to compare the country of James Joyce and its nationalism with their Québec equivalents. Moving across the Channel, Christian Dufour and Mathieu Bock-Côté have pursued a long tradition oriented towards meaningful comparisons with France.  Gérard Bouchard, Guy Lachapelle and Joseph-Yvon Thériault have prefered, in their own studies, the perfumes of Americannness and those of the new societies of the Americas, either to move Québec in its evolution closer to their example, or at times with an invitation to more critical distanciation.

A former colleague of Serge Jaumain at the helm of the International Association of Québec Studies, the German scholar Ingo Kolboom, has insightfully compared Québec with Germany: both societies have inherited much from the work of Herder and from his reflections on cultural and linguistic nationalism, both have been marked by traumatizing historical experiences, the British Conquest and the failure of the 1837-1838 Rebellions in the Québec case, the Thirty Years War and the failure of the Frankfurt Parliament and of the Vormärz of 1848 in the case of Germany. Thinking about a Québec intellectual of the caliber of Fernand Dumont, how not to see the shadow of Herder? We need to remain in Germany to mention the case of Bavaria, a strong ally of Québec in the association of partner-regions which occupies much of the preoccupations of Québec’s  Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. In the summer of 2016 the Premier of Québec, Philippe Couillard, and the Minister responsible for international relations, Christine St-Pierre, will tour Bavaria where they will find a society that joins traditionalism and hyper-modernity, and a partner quite interested by Québec’s intercultural approach seen as a substitute to the model of culture of convergence (Leitkultur). Bavaria would be even more interested by such a move if Québec followed through on its intercultural intentions with the adoption of an official policy. More about this in a further issue of this blog.

Obviously, Ontario, the other Canadian provinces and this “English Canada” made famous by Robert Bourassa in the era of the Meech Lake Accord, represent also traditional others for Québec. François Rocher and Mireille Paquet, among others, have produced insightful studies on this comparative axis, precisely concerning immigration, interculturalism and multiculturalism. Thirty students took my course on nationalism at Université Laval in the Winter of 2016. As I say at the beginning of each term, I hope that the likes of Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, and many others, will still remember twenty-five years down the road. Paul Ricoeur famously insisted that national memory ought to be just and happy. My current students will have learnt that this goal is hard to achieve for countries of central and eastern Europe, as it is for Québec.

In 1982, just as this year, the congress of ACFAS took place at UQAM. I presented my first scientific paper during this congress. There is not much to remember about it… My best remembrances of the 1982 congress include a conversation with the late political scientist Gérard Bergeron, an expert of both political theory and Québec, as we both sat on the steps of what used to be the St-James Cathedral of Montréal, whose vestiges have been integrated to the architectural structure of UQAM. Thinking  back about this conversation, I realized that Bergeron was sixty years-old at the time, about my age today…

In the contemporary humanities and social sciences, openness to the wider world and methodological sophistication create conditions for much deeper comparative endeavors than those which were possible when Bergeron, Dumont and others gave life to the Faculty of Social Sciences at Université Laval, or than those which were discussed at UQAM in 1982 when I was enjoying a nice conversation with the late Bergeron. In our research teams and in our universities, scholars of my generation share their insights with those whose job it will be, tomorrow and in the years to come, to study intelligently Québec society and to find its relevant and significant others: Ariane Blais-Lacombe, Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel,Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa,  Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, and many others.

If our current graduate students and younger colleagues are as lucky as I was in a different era, they will have much to learn by frequenting the congresses of ACFAS. They will find during those occasions a rich and diversified scientific and intellectual milieu, they will make new colleagues and friends for their whole life-times. And although the main theme or orientation of these congresses is not always related to this, they will make insightful new discoveries every year about Québec society and the ways to compare it. There is always something special in the air during the congresses of ACFAS. I believe it has something to do with the presence of Spring. André Laurendeau used to say that we are deprived of a real Spring, worthy of the name. He was both right and wrong. He was right, in the sense that our Spring has nothing to offer in comparison with the Springs of Nice or those of Barcelona. He was wrong, in the sense that we continue to enjoy the congresses of ACFAS, enabling us to forget, at least a little, about the hardships of Winter, while replenishing our stock of knowledge and of friendship, without neglecting to deepen our comparative understanding of Québec society.

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