Guy Laforest

Le moment autochtone en politique canadienne

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Je souhaite développer dans ce billet l’idée voulant que l’accession de M. Justin Trudeau à la fonction de Premier Ministre du Canada à l’automne 2015 inaugure une nouvelle ère dans la politique du pays, que j’appellerai tout simplement le moment autochtone. J’ai vraiment pris conscience de cette réalité à la fin mai 2016 à Calgary, alors que je participais à une activité organisée conjointement par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC) et par la Fédération des sciences humaines du Canada, dans le cadre du programme « Imaginer l’avenir du Canada/Imagining Canada’s Future ». L’activité prenait la forme d’une grande question : « Quels effets la quête de ressources naturelles et d’énergie aura-t-elle sur la société canadienne et la place qu’occupe le Canada à l’échelle mondiale? » (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/society-societe/community-communite/ifca-iac/02-natural_resources-ressources_naturelles-fra.aspx). Avant d’aller plus loin dans le rappel du sens de cette activité, voici quelques remarques sur le contexte contemporain en politique canadienne, de même que sur la situation globale de la problématique autochtone au Canada et dans le monde.

Durant la campagne électorale menant à la formation d’un gouvernement majoritaire par le Parti libéral du Canada à l’automne 2015 le chef de ce parti, M. Justin Trudeau, répéta souvent que s’il était élu, il ferait du processus de réconciliation de nation à nation avec les peuples autochtones du Canada l’une des principales priorités de son gouvernement. Dans le Discours du Trône lu par le Gouverneur-Général du Canada, M. David Johnston, le 3 décembre 2015, le sérieux des intentions de M. Trudeau est confirmé dans le passage qui suit :

« La force du Canada réside entre autres dans nos expériences communes, dans la diversité qui inspire notre pays et le monde, et dans la façon dont nous nous traitons mutuellement. Parce qu’il s’agit de la bonne marche à suivre et aussi d’une façon de stimuler la croissance économique, le gouvernement rétablira la relation de nation à nation entre le Canada et les peuples autochtones, une relation fondée sur la reconnaissance des droits, le respect, la coopération et le partenariat. Entre autres mesures, le gouvernement collaborera à la mise en œuvre des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, lancera une enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, et travaillera avec les Premières Nations afin que chaque enfant d’une Première Nation reçoive une éducation de qualité » (http://discours.gc.ca/sites/sft/files/discours_du_trone.pdf).

Cette orientation précise donnée à la politique canadienne survient quelque 10 ans après l’adoption de la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones (http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_fr.pd), déclaration à laquelle l’ancien gouvernement fédéral canadien, dirigé par M. Stephen Harper, adhéra en 2010. Cela se produit aussi en relation de cohérence avec la reconnaissance des droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones du Canada dans la Loi constitutionnelle de 1982 (articles 25 et 35), laquelle enchâssait dans la loi fondamentale des principes que la Cour suprême du Canada avait commencé à élaborer dans l’arrêt Calder en 1973, donnant ainsi un sens contemporain aux obligations fiduciaires de la Couronne britannique et de celle du Canada envers les peuples autochtones découlant directement de la Proclamation Royale britannique de Georges III en 1763.

Dans le cadre de son programme de subventions permettant de faire la synthèse de connaissances dans un domaine donné, le CRSHC avait soutenu dans les mois précédant le congrès de Calgary les projets d’une vingtaine de chercheurs qui seraient éventuellement rassemblés pour un forum national d’une journée, structuré autour des rapports des auteurs et rendu dynamique par une série de conférences en plénière. À titre de président-élu de la Fédération des sciences humaines du Canada, on me demanda donc le premier juin 2016 de faire la synthèse des travaux de la journée. Les paragraphes qui suivent résument cet effort. Après cette synthèse, j’essaierai d’ajouter des dimensions philosophiques, historiques, politiques et scientifiques utiles pour la compréhension des particularités de l’actuel moment autochtone en politique canadienne.

Éléments de réflexion et de synthèse au terme du forum national de Calgary

Les activités organisées tout au long de la journée sur la base des différentes études produites par des chercheures et chercheurs financés par le CRSHC peuvent être résumées, selon les notes que j’ai pu prendre dans les différents ateliers et lors des plénières, en faisant ressortir les dimensions suivantes :

1-Tout le monde s’entend pour insister sur la nécessité de travailler en s’appuyant sur des principes normatifs clairs et cohérents. Dans le contexte historique et politique contemporain du Canada, l’orientation normative suivante s’est imposée tout au long de la journée : nous devons absolument partager les terres de ce pays dans le respect, de façon consensuelle et responsable, et tout cela à la lumière de l’hospitalité dont ont fait preuve pendant de nombreux siècles les peuples autochtones au Canada et partout en Amérique. On trouve une belle réflexion sur cet enjeu fondamental qu’est l’hospitalité dans le livre du philosophe basque et espagnol, Daniel Innerarity (https://www.pulaval.com/produit/ethique-de-l-hospitalite).

2-Comme Alain-G. Gagnon et Jean-Charles St-Louis viennent de le rappeler dans leur livre sur les conditions du dialogue dans le Québec d’aujourd’hui,  il peut parfois être ardu de réunir toutes les préconditions pour un dialogue fructueux entre des partenaires, particulièrement lorsqu’existent de très grandes asymétries de pouvoir entre elles et entre eux (https://www.quebec-amerique.com/livres/collections/biographies-idees/debats/les-conditions-du-dialogue-au-quebec-2228.htm). Dans un tel contexte néanmoins, il faut résister aux dichotomisations et aux simplifications monolithiques qui opposeraient d’un côté une Autochtonéité en quelque sorte esssentialisée, et de l’autre côté l’Occident, la Couronne ou tout simplement le Canada. Un véritable dialogue fructueux entre les partenaires au Canada doit commencer par la reconnaissance de la diversité interne, du pluralisme intrinsèque aux uns et aux autres.

3- Sur toutes les questions environnementales, à propos des réflexions sur les changements climatiques et les diverses sources énergétiques nous aurions toutes et tous intérêt, nous les citoyennes et citoyens de ce pays, à exiger la collaboration réelle et suivie de la part de l’ensemble de nos gouvernements, que ce soit à l’échelle autochtone, fédérale, provinciale, territoriale ou municipale. Il est totalement inadmissible que ces gouvernements puissent s’ignorer les uns les autres.

4-Nous devons absolument être irréprochables à propos des faits. Sur l’ensemble des questions à l’ordre du jour du forum national, les titulaires des subventions sur le développement des connaissances du CRSHC ont montré que les meilleures recherches doivent bien faire ressortir toutes les informations pertinentes, en fournissant des éclairages à la société et en préparant le terrain pour des politiques publiques judicieuses. Sur la base des notes colligées lors de différentes séances, je fournirai deux exemples de tout cela. La professeure Paule Halley, de la Faculté de Droit de l’Université Laval, a établi qu’il y avait 14 régimes distincts en matière de droit forestier au Canada, sans tenir compte des différents régimes légaux liant les peuples autochtones. Quant à Bonnie Campbell et à ses collègues de la Faculté de Droit et de Science Politique de l’UQAM, elles ont montré que ce qui caractérisait l’industrie minière, c’était une certaine forme d’absence sélective de l’État, peu importe que l’on se situe à l’échelle fédérale, provinciale ou territoriale. Dans le contexte de très fortes asymétries de pouvoir, cela mène trop souvent selon elles à des décisions qui, la plupart du temps, s’éloignent des intérêts des communautés locales et autochtones.

5-Nous nous devons d’être modestes. Comme le rappela la Juge-en-Chef de la Cour suprême du Canada lors de sa propre intervention dans le cadre de la série Voir Grand à Calgary, le 30 mai 2016, le parcours du Canada vers davantage de réconciliation et de reconnaissance est loin d’être achevé. Selon elle, un tel parcours passe nécessairement par le renforcement d’une culture de l’inclusion dont les premiers linéaments doivent être jetés par les citoyennes et les citoyens sur une base individuelle, avant que l’on passe aux communautés, aux diverses associations de la société civile, et finalement avant de rejoindre tous les paliers de nos institutions gouvernementales (parlements, conseils des ministres et tribunaux).

Dans une des séances consacrées à la pensée politique lors des rencontres organisées par l’Association canadienne de science politique à l’occasion du congrès de Calgary Afsoun Afsahi, une étudiante au doctorat à l’Université de la Colombie-britannique (UBC), en s’appuyant à la fois sur les théories normatives et sur les méthodes quantitatives, a finement exploré l’ensemble des préconditions menant à des délibérations réussies. Au-delà des conditions formelles, explorées par exemple par le philosophe allemand Jürgen Habermas, elle a insisté sur l’importance d’une volonté réciproque préalable à délibérer. Tandis que de son côté Friderike Spang, également étudiante au doctorat mais dans son cas à l’Université Western (London, Ontario), travaillant également dans le domaine de la démocratie délibérative, s’est penchée sur l’identification et la compréhension des divers éléments menant à des compromis équitables. Bien qu’elle en soit demeurée à des considérations théoriques, sa réflexion n’était pas sans rappeler l’extraordinaire vitalité de la sphère politique allemande sur toutes ces questions, particulièrement à l’échelle des grands partis politiques fédéraux. Au lendemain d’élections fédérales par exemple, on entend souvent parler de la capacité à faire des compromis et de la volonté en la matière des différents partis. La langue allemande se sert du mot suivant pour résumer tout cela : « Kompromissfähigkeit ». Au Canada, dans les délibérations des différents partenaires avec les peuples autochtones, une telle capacité sera bien nécessaire, et nous aurions intérêt à mieux étudier la culture politique de la République fédérale allemande à cet égard.

Le CRSHC et la Fédération font des choses extraordinaires ensemble, tout au long de l’année, et en particulier durant le congrès annuel. Cela inclut des forums comme celui d’aujourd’hui sur l’énergie et les ressources naturelles, la série de conférences Voir Grand, sur la colline parlementaire à Ottawa, lors du congrès et partout au pays, le Programme d’aide à l’édition savante, généreusement financé par le CRSHC, lequel appuie plus d’une centaine de livres par année depuis quelque 75 ans, sans oublier les Prix du Canada qui récompensent les meilleurs livres et le formidable concours « J’ai une histoire à raconter », lequel donne la parole à 25 étudiantes et étudiants parmi les meilleurs qui obtiennent l’appui du CRSHC. Partenaires dans le passé et le présent, les deux organismes le seront aussi dans la durée.  À court terme, cela prendra la forme de l’opérationnalisation des nouveaux plans stratégiques du CRSHC et de la Fédération, couvrant la période 2016-2020.

Le CRSHC et la Fédération travailleront donc ensemble sur la route inachevée de la réconciliation avec les peuples autochtones du Canada. Appuyant les réflexions de la Juge-en-Chef de la Cour suprême du Canada Beverley McLachlin dans sa conférence de Calgary (http://congres2016.ca/programme/evenements/McLachlin), le philosophe québécois de l’Université McGill, Charles Taylor, rappelle souvent que dans ce voyage de la réconciliation et de la reconnaissance, il faut trouver une formule honorable pour toutes les couches de la diversité profonde du Canada, pour refléter les dimensions bilingue, fédérale, multiculturelle et plurinationale de notre communauté.

Quand un gouvernement choisit d’établir une priorité, dans les symboles comme dans l’orientation des politiques publiques, le reste du système politique continue de s’activer. Quel sera le sens du moment autochtone en politique canadienne pour le fédéralisme? Contrairement à son prédécesseur Stephen Harper, Justin Trudeau est parvenu en quelques mois à rétablir le dialogue et à tenir des rencontres régulières avec les dirigeants des provinces et des territoires. Ceux-ci d’ailleurs, tiendront la réunion du Conseil de la Fédération à Whitehorse, au Yukon, de 20 au 22 juillet 2016 (http://www.pmprovincesterritoires.ca/fr/). Souhaiteront-ils aborder l’actualité de la question autochtone? Justin Trudeau, quant à lui, y a fait référence de manière oblique dans un important discours prononcé à Londres en décembre 2015, lorsqu’il a proclamé que la diversité constitue la principale force du Canada tout en insistant principalement sur l’expérience de l’immigration (http://pm.gc.ca/fra/nouvelles/2015/11/26/la-diversite-force-du-canada). Au Canada, la politique des symboles, c’est l’affaire de la Ministre du Patrimoine canadien, Madame Mélanie Joly. Elle est responsable de tout ce qui entoure l’identité canadienne et les langues officielles, y compris la préparation des commémorations du 150e anniversaire de la fédération canadienne en 2017 (http://www.pch.gc.ca/fra/1266037002102/1265993639778#). Le rendez-vous de 2017 interpellera aussi la société distincte québécoise approfondissant son propre projet national. On surveillera avec intérêt le positionnement du gouvernement de Philippe Couillard face au moment autochtone en politique canadienne. Toutes ces questions interpellent directement le travail d’une équipe de recherche à laquelle je suis fier d’appartenir, le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), dirigé à partir de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) par Alain-G. Gagnon, et en particulier nos collègues Geneviève Motard et Martin Papillon, spécialistes en droit et en science politique des questions autochtones. J’aurai l’occasion de revenir sur le travail du GRSP dans un prochain billet.

Guy Laforest, MSRC

Président-élu, Fédération des sciences humaines du Canada

Professeur titulaire, département de science politique de l’Université Laval

Guy.Laforest@pol.ulaval.ca

The aboriginal moment in Canadian politics

I wish to argue, in this entry, that the election of Mr. Justin Trudeau as Prime Minister on October 19, 2015, represents the dawn of a new era in Canadian politics, which I shall call, in its simplest form, Canada’s aboriginal moment. I really became conscious of this reality in late May 2016, as I attended a national forum jointly organized by the Humanities and Social Sciences Research Council of Canada (SSHRC) and by the Humanities and Social Sciences Federation of Canada. The event was part of the Imagining Canada’s Future/Imaginer l’avenir du Canada’s series, and it seeked to answer one fundamental question :What effects will the quest for energy and natural resources have on our society and our position on the world stage? (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/society-societe/community-communite/ifca-iac/02-natural_resources-ressources_naturelles-eng.aspx).

During the electoral campaign that led to the forming of a majority government by the Liberal Party of Canada, the leader of the party, Mr. Justin Trudeau, often said that nation-to-nation reconciliation with the aboriginal peoples of Canada would be a top priority of a Liberal government. The Throne speech delivered by Governor-General David Johnston on December 3, 2015, delivered on this promise. The speech included the following passage :

« As a country we are strengthened in many ways by our shared experiences, by the diversity that inspires both Canada and the world, and by the way we treat each other. Because it is both the right thing to do and a certain path to economic growth, the Government will undertake to renew, nation-to-nation, the relationship between Canada and Indigenous peoples, one based on recognition of rights, respect, co-operation and partnership. Among other measures, the Government will work co-operatively to implement recommendations of the Truth and Reconciliation Commission of Canada, will launch an inquiry into missing and murdered Indigenous women and girls, and will work with First Nations so that every First Nations child receives a quality education » (http://speech.gc.ca/sites/sft/files/speech_from_the_throne.pdf).

This firm direction is formulated about a decade after the adoption by the United Nations of the Declaration on the Rights of Indigenous Peoples (http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_en.pdf), to which the federal government of Canada adhered in 2010. This orientation is also coherently related with the recognition of the aboriginal and treaty rights of Indigenous peoples in sections 25 and 35 of the Constitution Act, 1982. Since 1973, in the Calder case, the Supreme Court of Canada had started to recognize the legality of the obligations between the British and Canadian Crowns on one side, aboriginal peoples on the other, following the British Royal Proclamation of 1763.

The various activities organized throughout the day around the work of SSHRC supported scholars who had answered relevant questions, in the weeks preceding the meeting in Calgary, after having received knowledge synthesis grants, can be summarized in the following points (after having listened to a numbers of speeches and panels).

1-There is a need for normative principles. In the current Canadian historical and political contexts, the following principles stood out during the day: we need to share the land consensually, respectfully, responsibly, in light of long-standing aboriginal hospitality in Canada and throughout the Americas for many centuries. Some excellent normative reflections on this notion can be found in the following book, authored by the Basque and Spanish philosopher, Daniel Innerarity : L’éthique de l’hospitalité. https://www.pulaval.com/produit/ethique-de-l-hospitalite

2-In the attempt at fostering dialogue, in the context of substantial asymmetries of power, we should nevertheless resist strict dichotomizations, putting monolithic or essentialized Indigeneity or Aboriginality on one side, the West, the Crown, or Canada, on the other. A fruitful dialogue can only occur if each partner recognizes the internal diversity, the internal pluralism of the other.

3-On climate change, on the various sources of energy in the land, on all environmental issues, we as citizens should demand sustained collaboration on the part of our governments at all levels: federal, provincial, territorial, municipal and aboriginal.  They simply cannot, and should not, ignore the presence of the others.

4-We need facts. On these issues, SSHRC’s Knowledge Synthesis Grants demonstrate that organized research brings key information, societal enlightenment, and prepare the ground for good public policies. Two examples, from the sessions I attended. Paule Halley (Law, Laval) showed that there were 14 distinct and poorly connected forestry legal regimes in Canada, in addition to the aboriginal legal regimes. Bonnie Campbell and her colleagues (Law and Political Science at UQAM), showed that with regards to the mining industry, the situation was characterized by the selective absence of the state, whether in its federal, provincial or territorial dimension. This leads, in the context of strong asymmetries of power, to many decisions detrimental to the interests of local communities and aboriginal peoples throughout the land.

5-We need modesty. There is a long way to go. As the Chief Justice of the Supreme Court, Beverley McLachlin, said in her Big Thinking lecture at Congress in Calgary on Monday, May 30, 2016, Canada’s journey towards reconciliation and recognition is far from being finished. It will require the reinforcement of a culture of inclusion that will first start from individual citizens, move to communities, associations and civil society, and further reach governmental institutions, at all levels, in parliaments, executive agencies and courts.

In one of the Political Theory of Political Philosophy sections of the program of the Canadian Political Association here at Congress, Afsoun Afsahi, a graduate student from UBC, using both normative theory and quantitative methods, explored the preconditions for successful deliberation. These include an often neglected willingness to deliberate on the part of all players. For her part, Friderike Spang, a graduate student from Western University, also working in the field of deliberative democracy, explored the various dimensions leading ultimately to fair compromise. Her theoretical reflections are connected to the tremendous vitality of this dimension in contemporary German politics, particularly at the level of federal political parties, known as “Kompromissfähigkeit”, or capacity and willingness to compromise. Much of this will be needed in Canada in the next few years, and we should pay greater attention to what the Germans are doing in this regard.

SSHRC and the Humanities and Social Sciences Federation of Canada do great things together all year long, and not only during the one-week congress which has taken place this year in Calgary and will take place next year in Toronto, at Ryerson University. This includes various forums such as the one discussed here on energy and natural resources, the Big Thinking conferences on Parliament Hill and across the country, the Aid to Scholarly Publication Program (ASPP), generously financed by SSHRC, which has facilitated the production of more than one hundred books every year for more than 75 years, without forgetting the Canada Prizes rewarding the best books in the humanities and in the social sciences and the Storytellers Project, which gives voice to a group of 25 students among those having received the support of SSHRC. Partners in the past and in the present, the two institutions are committed to remain strong partners in the future, as both embark on the implementation of their new strategic plans covering the period 2016-2020.

SSHRC and the Federation are thus obviously quite committed to work together in the ongoing quest towards reconciliation with the Aboriginal peoples of Canada. In a manner similar to the Calgary reflections of Canada’s Chief Justice, Beverley McLachlin, the renowned Québec philosopher from McGill University, Charles Taylor, has frequently warned us that in the journey towards reconciliation and recognition, we must give honour and justice to all layers of diversity in our country, in order better to reflect the bilingual, federal, multicultural and plurinational realities of Canada.

Whenever a government chooses to establish a priority, either in the politics of symbols or in the orientation of public policies, the remaining elements of the political system continue to activate themselves. For instance, what will be the meaning of the aboriginal moment in Canadian politics for federalism? Contrary to his predecessor Stephen Harper, Justin Trudeau has renewed dialogue with the provinces and with the territories, and he has had regular meetings with them. These provincial and territorial leaders will be reunited shortly (July 20-22) at Whitehorse (Yukon), for a regular meeting of their forum for horizontal intergovernmentalism, the Council of the Federation (http://www.canadaspremiers.ca/en/). Will they wish to reflect collectively about the meaning of the aboriginal moment in Canadian politics for them? Justin Trudeau, the Prime Minister of Canada, alluded to this question in an important speech he delivered at the Canadian High Commission in London, near the end of 2015. His remarks highlighted the fact that diversity is the source of the strength of Canada, putting the emphasis on the experience of immigration (http://pm.gc.ca/eng/news/2015/11/26/diversity-canadas-strength). In the structure of the central government of the Canadian federation everything that deals with Canadian identity, official languages and the politics of symbols falls in the territory of the Minister of Canadian Heritage, Ms. Mélanie Joly (http://www.pch.gc.ca/eng/1266037002102/1265993639778). Her department will be responsible for the commemorations surrounding in 2017 the 150th anniversary of the federal founding of Canada. It will be interesting to see how the government of Québec led by Philippe Couillard, the political trustee of Québec’s distinct society and of its own national project, will intervene in the public sphere in the double context of the commemorations of 2017 and of the current aboriginal moment in Canadian politics. All these developments will be studied by the Research Group on Plurinational Societies (GRSP, in French), led from the Université du Québec à Montréal (UQAM) by Alain-G. Gagnon. I am a proud member of this team, which also includes  among others Geneviève Motard and Martin Papillon, two scholars who study aboriginal matters from the perspectives of law and political science. I shall further discuss the work of GRSP in a forthcoming entry on this blog.

Guy Laforest, FRSC

President-Elect, Humanities and Social Sciences Federation of Canada

Professeur titulaire au département de science politique de l’Université Laval

Guy.Laforest@pol.ulaval.ca

Brexit ou un statut très particulier pour la société distincte des nations britanniques

 

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« Est-ce que le Royaume-Uni devrait rester (remain) dans l’Union européenne ou quitter (leave) l’Union européenne? Telle est la question qui sera posée le 23 juin 2016 dans un référendum à des dizaines de millions d’électrices et d’électeurs britanniques, sous la supervision de la Commission électorale britannique, et avec de profondes conséquences pour le pays, pour l’Union européenne et en fait pour l’ensemble du continent européen. Outre les citoyens britanniques, ceux de l’Irlande et ceux du Commonwealth, s’ils ont 18 ans et plus, de même que les électrices et les électeurs qui vivent hors du pays mais sont demeurés inscrits sur les listes électorales au cours des 15 dernières années, disposeront du droit de vote. À l’exception des citoyens de l’Irlande, de Chypre et de Malte, les autres citoyens européens vivant et travaillant au Royaume-Uni seront privés d’un tel droit. Au moment d’écrire ces lignes, à quelque 24 heures de l’ouverture des bureaux de scrutin, les deux camps paraissent pratiquement à égalité (https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/).

Ce billet sera subdivisé en quatre parties. Je ferai d’abord un certain nombre de commentaires généraux sur les référendums, en m’appuyant sur les expériences du Canada et du Québec en la matière. Dans un deuxième temps, je reproduirai intégralement le billet que j’avais consacré à ces enjeux il y a trois mois, quand l’Union européenne s’apprêtait à approfondir encore le statut spécial du Royaume-Uni. Dans un troisième temps, je présenterai sommairement une série de ressources disponibles sur internet pour suivre le référendum et la politique britannique, et pour approfondir ces questions en pensée politique. Finalement je ferai le bilan de la situation à quelque 24 heures du vote.

I-Les référendums constitutionnels et existentiels

Comme l’a bien montré Stephen Tierney dans son livre consacré aux référendums constitutionnels, ceux-ci ont le double visage de Janus. Certes, ils peuvent renforcer voire revigorer la démocratie, mais ils peuvent aussi être dangereux et entraîner de profondes divisions. En Irlande du Nord, le référendum de 1973 eut des conséquences catastrophiques tandis que ceux de 1998, aussi bien en Irlande du Nord que dans la république irlandaise, dans la foulée de l’Accord du Vendredi-Saint entre les partis unionistes et nationalistes-républicains, également entre le Royaume-Uni et la République irlandaise, eut des effets beaucoup plus positifs. Je retiens de l’ensemble de l’analyse de Tierney la conclusion suivante : en tant que leader, si vous n’avez pas la conviction qu’en toute probabilité les résultats du référendum seront les mêmes dans la plupart sinon toutes les parties importantes de votre communauté, vous devriez vous abstenir d’organiser un tel référendum. J’estime que David Cameron ne disposait pas d’une telle certitude, d’une même orientation des probabilités quand, dans la période précédant les élections britanniques de mai 2015, il promit d’organiser un référendum sur l’appartenance britannique à l’Union européenne en cas de victoire du Parti conservateur qu’il dirigeait et dirige toujours.

Le Québec et le Canada ont été les théâtres de trois grands référendums constitutionnels au cours des 40 dernières années. Le 20 mai 1980, le gouvernement du Parti québécois dirigé par René Lévesque demanda un mandat pour négocier la souveraineté-association avec le reste du Canada. Le camp du NON l’emporta par une marge décisive (59.5%-40.4%). Le 26 octobre 1992, le gouvernement fédéral du Canada dirigé par Brian Mulroney et le gouvernement québécois dirigé par Robert Bourassa ont organisé le même jour un référendum demandant à la population d’approuver une réforme constitutionnelle complexe découlant d’un accord signé à Charlottetown à la fin août de la même année. Le référendum fut défait aussi bien à la grandeur du Canada (54.3%-45.7%) qu’au Québec (56.7%-43.3%). Le 30 octobre 1995, le gouvernement du Parti Québécois dirigé par Jacques Parizeau, avec ses alliés du Bloc Québécois (Lucien Bouchard) et de l’Action Démocratique du Québec (Mario Dumont), demanda à la population un mandat pour négocier une forme de souveraineté-partenariat avec le reste du Canada. En cas d’échec des négociations au terme d’un délai d’un an, le Québec aurait pu déclarer la souveraineté de manière unilatérale. Le référendum fut battu par la plus infime des marges (50.6%-49.4%).

C’est ce dernier référendum qui se rapproche le plus de l’expérience britannique contemporaine. Sur la base de mes souvenirs des derniers jours de la campagne d’octobre 1995, je peux assurer les Britanniques qu’ils passeront par toute la gamme des émotions au cours des prochaines heures et des prochains jours. Immanquablement, une grande nervosité les étreindra. Les référendums constitutionnels existentiels peuvent donner aux dirigeants, aux journalistes mais aussi aux citoyennes et aux citoyens l’occasion de montrer la facette la plus désagréable de leur personnalité. Quand ces référendums sont organisés sur la base d’accord négociés entre toutes les parties prenantes, ils peuvent représenter la politique de l’espoir. Toutefois, quand ils ont lieu dans des communautés qui restent profondément divisés, ils restent associés à la politique de la peur et de la méfiance. Au Royaume-Uni, des événements survenus d’abord ailleurs en Europe – la crise des migrants et les attaques terroristes à Paris et à Bruxelles- ont donné des munitions aux promoteurs de la politique de la peur.

Les leaders politiques organisent des référendums en passant que s’ils les gagnent, leurs carrières personnelles, leurs causes et leurs pays en sortiront renforcés. Logiquement, elles et ils doivent accepter qu’un résultat négatif entraînera toutes les conséquences contraires. Au Québec, en 1980, je crois que René Lévesque ne s’est jamais vraiment remis de la défaire subie lors du référendum. En 1992, pour Brian Mulroney, les conséquences de la défaite furent catastrophiques. Un an plus tard, il se retirait de sa politique et son parti était pratiquement effacé de la carte électorale lors des élections fédérales de l’automne 1993. Quant à Jacques Parizeau, il annonça sa démission quelque 24 heures après sa défaite référendaire de 1995, démission il est vrai précipitée par sa déclaration imputant son échec à l’effet conjugué « de l’argent et des votes ethniques ». Quel sort attend David Cameron dans les prochaines heures et les prochains jours? Six de ses ministres font campagne pour le retrait (Leave), tandis que plus de 130 députés conservateurs font de même. On retrouve également dans le camp du retrait l’ex-maire de Londres, Boris Johnson, adversaire potentiel de Cameron pour diriger le Parti conservateur, et Nigel Farage, chef du United Kingdom Independence Party. David Cameron a fait preuve de beaucoup d’habileté jusqu’à présent dans sa trajectoire politique. Quel que soit le résultat lors du référendum du 23 juin 2016, il aura le plus grand défi de sa vie politique devant lui.

 

II- Un statut spécial pour la société distincte britannique

Pour toute personne qui, comme moi, se passionne pour le destin de l’Europe, les dérives de l’Union européenne sont préoccupantes. Elle compte dorénavant 500 millions de citoyens répartis dans 28 pays, dont 13 nouveaux membres depuis 2004. Cet agrandissement s’est produit sans approfondissement cohérent. Le rejet du traité constitutionnel en 2005 a débouché sur un compromis qui peine à sauver les meubles, le Traité de Lisbonne. Les problèmes sont profonds : le désintérêt des populations, l’absence d’une sphère publique européenne, des processus décisionnels lourds pour gérer la normalité, et en temps de crise les responsables de l’Union doivent décider en petit comité avec les dirigeants de l’Allemagne et de la France.

En 2015-2016, les défis sont urgents et nombreux : les soubresauts de la crise financière affectant la stabilité de la zone Euro, le statut incertain de la Grèce, les pressions de la Russie sur l’Ukraine, la crise des réfugiés, la montée du national-populisme à l’est comme à l’ouest, la crise de gouverne en Espagne, conjuguée au malaise catalan. Et maintenant les Britanniques en remettent avec la tenue, le 23 juin prochain, d’un référendum sur le principe même de leur présence dans l’Union européenne.

À maints égards, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, entré dans le Marché commun européen en 1973, représente une société distincte au sein de l’Union : avec sa forte livre sterling il reste à l’écart de la zone Euro, ne participe pas davantage à l’espace Schengen réglementant les contrôles frontaliers, tout en bénéficiant de plusieurs exceptions dans l’organisation budgétaire.

Lors du sommet tenu à Bruxelles les 18-19 février, le premier ministre britannique, David Cameron, a obtenu d’autres concessions qui confirmeront le statut spécial de son pays : le gel pour une période de 7 ans des avantages sociaux des citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; des dispositions protégeant le statut de Londres, comme centre autonome des marchés financiers; des ajustements au calcul des allocations familiales pour les enfants demeurés dans le pays d’origine de citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; et finalement, au pays des symboles, la reconnaissance formelle que le Royaume-Uni n’est pas engagé dans une dynamique toujours plus étroite d’intégration au sein de l’Union européenne.

Rester, ou partir? « Remain », or « Leave », comme cela sera écrit sur les bulletins de vote? L’option de rester est légèrement en avance dans les sondages, mais rien n’est gagné. Six ministres du gouvernement conservateur de David Cameron feront campagne pour l’option du retrait. Le charismatique maire de Londres, Boris Johnson, aspirant à la succession de Cameron, fera de même. L’Écosse dirigée par la très populaire Nicola Sturgeon est très fortement pro-européenne. Un autre conseil européen sur la crise des migrants aura lieu à la mi-mars. Des élections suivront au pays de Galles, en Irlande du Nord et en Écosse le 5 mai.

Le Royaume-Uni et l’Europe vivent un carrefour important. La nervosité va monter dans les prochaines semaines. Pourquoi rester ensemble avec les autres Européens, se demandent les Britanniques? Que devrions-nous partager avec eux? La réflexion est commencé

III-Sources pour étudier la politique britannique et les référendums

Remain UK : http://www.strongerin.co.uk/#JjULEQYCGLDjdCjB.97

Leave UK : https://leave.eu/

British Electoral Commission: http://www.electoralcommission.org.uk/

British Government: https://www.gov.uk/search?q=referendum+on+EU

Poll tracker: https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/

BBC Britain: http://www.bbc.com/

The Guardian: https://www.theguardian.com/uk-news

The Times: http://www.thetimes.co.uk/

Prospect Magazine: http://www.prospectmagazine.co.uk/

Constitution Unit : https://www.ucl.ac.uk/constitution-unit/research/europe

Alan Trench’s blog, Devolution Matters : https://devolutionmatters.wordpress.com/

Centre on Constitutional Change (Edinburgh) http://www.centreonconstitutionalchange.ac.uk/centre

Le livre de Stephen Tierney : Constitutional Referendums : The Theory and Practice of Republican Deliberation; https://global.oup.com/academic/product/constitutional-referendums-9780199592791?cc=us&lang=en&

Le livre sous la direction de Guy Laforest et André Lecours, avec des articles de Michael Keating et Alan Trench, pour approfondir les complexités de l’État britannique : http://www.mqup.ca/parliaments-of-autonomous-nations–the-products-9780773547407.php

Le point de vue du journal Le Monde: Le Brexit permet un débat utile pour l’Europe: http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/le-brexit-ouvre-un-debat-utile-pour-l-europe_4954359_3232.html

Germany’s Der Spiegel: Bitte geht nicht! (please don’t Go): https://www.facebook.com/DerSpiegel/videos/vb.120313354720325/1064024793682505/?type=2&theater

In Academia.edu: Claire Dupont and Florian Trauner: What If? The Implications of a Brexit Scenario on Different EU Policies, Institute for European Studies, Vrije Universiteit Brussel; https://www.academia.edu/26356681/What_if_The_Implications_of_a_Brexit-Scenario_on_different_EU_policies

In Academia.edu: articles by Luis Moreno, in Spanish: “Brexit, Brin y la UE”, “Brexit y Scotin”; https://csic.academia.edu/LuisMoreno/Op-eds

Le livre de Luuk van Middelaar, The Passage to Europe: http://passage-to-europe.eu/author

LEntrevue de Guy Laforest avec Anne-Marie Dussault de l’émission 24/60 à la télévision de Radio-Canada (21 juin 2016) : http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7556085

IV-Conclusion

Le referendum britannique, j’en suis convaincu, rappellera toutes sortes de souvenirs aux Québécois et aux Canadiens. Nous sommes souvent passés par de tels rendez-vous politiques existentiels. Nous savons qu’ils laissent des traces. Nous, les Québécoises et les Québécois, constatons qu’au fond ce que les Britanniques veulent dans leurs rapports avec l’Union européenne, c’est un peu ce que nous voulons dans le Canada : un statut très particulier pour notre société distincte. Je suis convaincu que sur le continent, et pas uniquement dans la très pro-européenne Allemagne, beaucoup de gens voient la situation un peu comme le journaliste du Globe and Mail, Jeffrey Simpson, qui avait résumé un jour en un mot la réponse des Québécois à la fameuse question : « What does Québec Want? ». Le mot choisi par Simpson fut le suivant : « more », davantage. Plus de pouvoir, plus d’autonomie, plus de reconnaissance, plus d’argent. Sur le théâtre politique et psychologique complexe des campagnes référendaire s existentielles, aussi bien sur le plan personnel que sur le plan collectif, l’exaspération des tensions alimente les préjugés des uns et des autres.

Au meilleur de mes souvenirs jamais, au Québec et au Canada, la politique de la peur dans toutes ses dimensions (liées à l’immigration, à l’identité politique, à l’économie), n’a atteint un niveau semblable à ce qui se produit cette année au Royaume-Uni. Dans ce pays, l’arsenal de la peur a joué un rôle dans l’assassinat d’une députée travailliste au Parlement britannique, Jo Cox. La campagne laisse les quatre nations de la société distincte britannique profondément divisée. L’Écosse appuie très massivement l’option du maintien au sien de l’Union européenne. En Irlande du Nord, la campagne référendaire donne lieu à la reproduction des lignes traditionnelles de fracture de la communauté, alors que tous les députés unionistes favorisent le retrait tandis que les députés nationalistes-républicains favorisent le maintien. Au Pays de Galles, les deux camps sont à peu près à égalité dans l’opinion publique. En Angleterre, la situation est un peu différente avec une avance relativement confortable du maintien dans le Grand-Londres (10-12%), tandis que le retrait s’impose avec une marge un peu moindre dans les autres régions.

Si j’avais à donner des conseils aux leaders britanniques, je leur dirais de préparer des discours nobles et généreux en fonction de toutes les éventualités, et de rester fidèles à eux au moment de les prononcer. Je leur dirais aussi d’avoir des conversations suivies avec les responsables politiques de toutes les familles de pensée. Si j’avais à dire quelque chose aux citoyennes et aux citoyens de ce pays, je les inviterais à vivre ces heures intensément et je leur garantirais qu’ils s’en rappelleront tout au long de leur vie.  Aux citoyens et dirigeants européens, mon message serait le suivant: restez calmes respectez tout aussi bien les électeurs britanniques, le sens de leurs votes que leurs lois. Je les inviterais aussi à ne pas oublier que malgré la coupure que représente la Manche, leur destin restera toujours lié à celui des Britanniques. Je souhaiterais finalement aux Européens une nouvelle génération de leaders, capables d’imaginer l’avenir du continent de manière intelligente et réaliste.

Brexit or a very special status for the British distinct society of nations

“Should the United Kingdom remain in the European Union or leave the European Union?” This is the question that will be answered, under the supervision of the British Electoral Commission, by tens of millions of Britons on June 23, 2016, with far-reaching consequences for their country, for the European Union and indeed for the whole European continent. British, Irish and Commonwealth citizens who are residing in the UK and over 18 years of age, along with UK nationals living outside the country but who have been on the electoral register in the UK for the past 15 years, will have the right to vote. With the exception of citizens from Ireland, Malta and Cyprus, European Union citizens living and working in the UK will not have the right to vote. As these lines are being written, less than twenty-four hours before voting starts, opinion polls tell us that the Remain and Leave camps are almost dead even (https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/).

This entry is in four parts. First, some general comments about referendums, drawing from the experience of Canada and Québec. Second, the re-presentation of what I wrote about this issue some three months ago, after the EU Summit that confirmed and extended the UK’s distinct status within the European Union. Third, a list of useful websites to follow the referendum, understand British politics, comprehend the place of referendums in political science and political theory, and finally some concluding comments.

I-Constitutional and existential referendums

As Stephen Tierney argues in his book on constitutional referendums, such political experiences are Janus-faced: they can rekindle and strengthen democracy; however, they also can be dangerous and very divisive. In addition, they are immensely unpredictable. In Northern Ireland, the 1973 referendum was catastrophical; in 1998, following the Good Friday Agreement and the Accord between Unionist and Nationalist-Republican political forces, between also the UK and Irish governments, the referendums held in Northern Ireland and in the Republic had more positive results. I take from Tierney’s analysis of these two cases the following conclusion: as a leader, if you have not acquired at least the conviction that it is highly probable that all important sectors of your community will support your side in a referendum, you should not organize one. The British Prime Minister, David Cameron, had no such certainty when, in the period before the May 2015 British elections, he promised that if the Conservative Party was re-elected, a government led by him would organize a referendum on the principle of the UK’s belonging to the European Union.

Québec and Canada have had three major constitutional referendums in the past four decades. In 1980 (May 20), the government of Québec led by René Lévesque and the Parti Québécois (PQ) organized a referendum asking for a mandate to negotiate sovereignty-association with the rest of Canada. The referendum was defeated by a significant margin, 59.5%-40.4%. In 1992 (October 26), the Canadian federal government and the Québec government organized on the same day a referendum seeking approval for a complex constitutional package approved earlier in the city of Charlottetown. The referendum was defeated across Canada (54.3%-45.7%) and also in Québec (56.7%-43.3%). In 1995 (October 30), the government of Québec led by the Parti Québécois, in tandem with its political allies, asked in a referendum a mandate to negotiate a form of sovereignty-partnership with the rest of Canada. If voters approved, and if negotiations proved unsuccessful over the period of one year, Québec would declare its independence unilaterally. The referendum was defeated by the slightest of margins (50.6%-49.4%).

It is the latter referendum experience that looks closest to the current British one. On the basis of our own experience in October 1995, I can assure Britons and Europeans that nervousness will become at times unbearable in the next few hours and days. Existential constitutional referendums can bring the worst out of political leaders, the media and citizens alike. When deals are made and appear widely supported, referendums can promote the politics of hope. When communities are profoundly divided, referendums become contests marked by the politics of fear. In the current British referendum campaign some events entirely unforeseen a year ago –the crisis of migrants in Europe and its consequences, terror attacks in Paris and Brussels- have given ammunition to the promoters of fear.

Political leaders organize referendums with the premise that, if they win, their own careers, their causes and their countries will be reinforced. In all coherence they should accept that, if they lose, the consequences will be diametrically opposed. In 1980 René Lévesque, the PQ leader, was demolished by the results of the referendum. He never recovered. In 1992 the Canadian Prime Minister, Brian Mulroney, suffered a devastating loss. One year later, he had resigned and his Conservative Party was almost extinguished in the federal elections held in 1993. Twenty-four hours after his defeat in the nerve-breaking 1995 referendum Jacques Parizeau, Premier of Québec and leader of the PQ, announced his resignation, accelerated by his suggestion that outside money and ethnic votes had bifurcated the referendum results. What will happen to David Cameron in the next few hours and days? Six of his ministers, more than 130 of his Conservative Members of Parliament, support a Leave option that has found champions like Boris Johnson, the former mayor of London, and Nigel Farage, the leader of the United Kingdom Independence Party. He has been a shrewd politician so far in his career. Whichever way the referendum goes on June 23, 2016, he will be challenged like never before the morning after.

II-A special status for the British distinct society

For those, like me, who are passionate about the fate of Europe, the current troubles of the European Union will be a matter for concern. Since 2004, it has added 13 new members. It now includes 28 countries, with more than 500 million inhabitants. This huge enlargement took place without a corresponding level of structural coherence. An ambitious constitutional blueprint was abandoned in 2005, to be supplemented by the Treaty of Lisbon in 2009, a compromise of sorts between various visions. Deep problems now abound: citizen interest is very low in the absence of a European public sphere, decision-making procedures are very complex in day-to-day affairs, and they are replaced by dealings without transparency between E.U. officials and the leaders of Germany and France in times of crisis.

In 2015-2016, the E.U. faces many urgent challenges: the Euro zone is still reeling in the aftermath of the financial crisis, questions remain about the status of Greece, the Ukrainian state is still threatened by Russia, the surge of national-populism all over the continent, the overflow of refugees, the inability of Spain to form a new government made more complex by the alienation of Catalunya. And now, to make matters worse, there will be a referendum on June 23 in the United Kingdom about its continued membership in the European Union.

In many ways the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland, which joined what was then the European Common Market in 1973, represents a distinct society in its own right: with its strong currency it remains outside the Euro zone, fails to participate to the Schengen Area regulating border controls, while enjoying special budgetary rules.

At the recent summit held in Brussels, February 18-19, the British Prime Minister, David Cameron, got more concessions confirming the special status of his country: some social benefits for E.U. citizens living and working in the U.K. will remain frozen for 7 years; the status of London and of its City as an autonomous entity as a financial centre will be protected; adjustments will be made to the family allowances for children of E.U. citizens working in the U.K. while their children remain in the country of origin; finally, in the realm of symbols, it is now formally recognized that the U.K. is not engaged in a dynamics of “ever closer union” with other member states.

“Remain”, or “leave”, such are the two options that people will have when they will mark their referendum votes. The “remain” option is ahead in the polls, but nothing is decided. Six ministers of the Cameron government have chosen the “leave” option. The charismatic mayor of London, Boris Johnson, seen as a prime candidate to succeed David Cameron at the helm of the Conservatives, will do the same. Scotland, led by the very popular Nicola Sturgeon, is quite pro-Europe. An E.U. summit, on the difficult question of migrants, will take place in mid-March. On May 5, elections will follow in Wales, Northern Ireland and Scotland.

The U.K. and the E.U. are at a crossroads. Nervousness will mount in the coming weeks. Why should we stay together with other Europeans, many British citizens ask themselves? What should we share with them? Reflections and deliberations have just started.

III-Sources to understand British politics and the referendum

Remain UK : http://www.strongerin.co.uk/#JjULEQYCGLDjdCjB.97

Leave UK : https://leave.eu/

British Electoral Commission: http://www.electoralcommission.org.uk/

British Government: https://www.gov.uk/search?q=referendum+on+EU

Poll-tracker: https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/

BBC Britain: http://www.bbc.com/

The Guardian: https://www.theguardian.com/uk-news

The Times: http://www.thetimes.co.uk/

Prospect Magazine: http://www.prospectmagazine.co.uk/

Constitution Unit : https://www.ucl.ac.uk/constitution-unit/research/europe

Alan Trench’s blog, Devolution Matters : https://devolutionmatters.wordpress.com/

Centre on Constitutional Change (Edinburgh) http://www.centreonconstitutionalchange.ac.uk/centre

Stephen Tierney’s book : Constitutional Referendums : The Theory and Practice of Republican Deliberation; https://global.oup.com/academic/product/constitutional-referendums-9780199592791?cc=us&lang=en&

Book edited by Guy Laforest and André Lecours, with chapters by Michael Keating and Alan Trench on Scotland and the UK: http://www.mqup.ca/parliaments-of-autonomous-nations–the-products-9780773547407.php

France’s Le Monde: Brexit opens a useful debate for Europe: http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/le-brexit-ouvre-un-debat-utile-pour-l-europe_4954359_3232.html

Germany’s Der Spiegel: Bitte geht nicht! (please don’t go): https://www.facebook.com/DerSpiegel/videos/vb.120313354720325/1064024793682505/?type=2&theater

In Academia.edu: Claire Dupont and Florian Trauner: What If? The Implications of a Brexit Scenario on Different EU Policies, Institute for European Studies, Vrije Universiteit Brussel; https://www.academia.edu/26356681/What_if_The_Implications_of_a_Brexit-Scenario_on_different_EU_policies

In Academia.edu: articles by Luis Moreno, in Spanish: “Brexit, Brin y la UE”, “Brexit y Scotin”; https://csic.academia.edu/LuisMoreno/Op-eds

Luuk van Middelaar’s book, The Passage to Europe: http://passage-to-europe.eu/author

Interview of the author on Radio-Canada, the French television network of the Canadian Broadcasting Corporation (CBC): http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7556085

 

 

IV-Concluding remarks

The British referendum, I am sure, brings memories these days to a lot of Quebeckers and Canadians. We have often been through these existential political experiences. We know they leave traces. Somewhat ironically many of us are led to believe that precisely what the United Kingdom wants in its relationships with the European Union –a very special status- is what Québec wants in its relationships with its partners in the Canadian federation. I am sure that many people in Europe, and not only in Germany, feel pretty much like the Toronto journalist, Jeffrey Simpson from the Globe and Mail, who once lamented that Québec always wants more from Canada: more autonomy, more power, more recognition, more money. In the political and psychological balance of affairs between partners, closely contested existential referendums tend to reinforce prejudices on all sides.

In the UK referendum campaign of 2016, the politics of fear in its various dimensions (immigration, political identity, economy) has reached levels that, in my understanding and recollection, goes far beyond what happened in Québec and Canada over the last four decades. Moreover, the politics of fear seems to have played a clear role in the death of Jo Cox, Labour Member of the British Parliament. The campaign leaves the four nations of the United Kingdom profoundly divided. Scotland massively supports the Remain option. It may rapidly seek a second independence referendum if Leave prevails. Northern Ireland is divided along its traditional lines, with all Unionist Members of Parliaments supporting Leave while Nationalist-Republican Members of Parliament support Remain. Welsh public opinion is divided down the middle. The situation is also quite complicated in England, with Remain enjoying a 10-12% lead in Greater London while Remain leads by a fair margin elsewhere.

My advice (unsolicited) to British political leaders: have good, generous, noble speeches prepared by your advisers, reflect about them, and stick to them when comes the time to deliver them. And keep direct, personal contacts with all players involved. My advice to British citizens (also unsolicited): vote and enjoy the ride, whatever happens you will remember this for the duration of your lives. My advice to Europeans and their leaders (equally unsolicited): stay calm, respect British voters, their votes and their laws, and never forget that although you are separated by the Channel, your political destiny remains tied with the fate of the United Kingdom. Finally, hope that you will have leaders capable to imagine intelligently and realistically the future of the European continent.

 

 

 

 

 

Enseigner la science politique à partir de la périphérie : table-ronde au congrès de 2016 de la Société québécoise de science politique (SQSP)

La version en langue anglaise suit/Version in the English language follows

Enseigner en français et pendant quelque trois décennies dans un département de science politique en Amérique du Nord, à l’Université Laval dans la belle ville de Québec, cela signifie œuvrer pour l’essentiel en périphérie géographique et linguistique des grands centres de la vie scientifique et intellectuelle de l’Amérique du Nord et du monde. Une vie professionnelle qui se déploie de la sorte, cela équivaut à mener une existence académique et intellectuelle relativement marginale. Comment relever le défi d’enseigner la science politique à partir de la périphérie et quelles leçons transmettre, dans un tel contexte, aux étudiantes et aux étudiants qui nous accompagnent dans l’institution universitaire? Telles sont les questions que je voudrais aborder dans ce billet.

Les réflexions présentées dans les paragraphes qui suivent découlent d’une table-ronde organisée par Sabrina Bourgeois et Thierry Giasson à l’occasion du congrès annuel de la Société québécoise de science politique (SQSP), tenu à l’Université Laval du 16 au 18 mai 2016, lequel a rassemblé quelque 250 politologues de toutes les générations. Deux développements complémentaires précéderont mes principales remarques. Le premier sera consacré à la SQSP en tant qu’association scientifique professionnelle, tandis que le second prend la forme d’une présentation du collègue avec lequel j’ai eu le bonheur d’échanger lors de la table-ronde, le professeur Jean-Herman Guay de l’Université de Sherbrooke.

Fondée en 1963, la SQSP est une fille de la Révolution tranquille au Québec. Elle a accompagné, dans le milieu universitaire, les efforts et ambitions d’ascension sociale de la classe moyenne francophone, sans se limiter à elle. Elle publie sa propre revue, actuellement dirigée par Pascale Dufour, Politique et Sociétés. Elle gère en souveraineté-association avec l’Association canadienne de science politique la Revue canadienne de science politique, dont les responsables du côté francophone sont Jean-François Godbout et Frédéric Boily. Entre 1990 et 1993 j’ai eu le plaisir d’y faire équipe avec Stéphane Dion.

En tant qu’association professionnelle dans un milieu périphérique, l’exemple de la SQSP mérite d’être souligné pour au moins deux raisons : à travers cette association, les politologues du Québec sont parvenus à trouver un bel équilibre entre l’ouverture au monde et l’enracinement communautaire. Certes, lors des colloques de la SQSP, les politologues du Québec se retrouvent entre elles et entre eux, pour y parler quand même pas mal de la politique au Québec et au Canada. Toutefois, on y parle de bien d’autres thèmes, en présence d’une proportion de plus en plus importante à chaque année de politologues d’ailleurs. Appuyés sur un réseau local solide et dynamique, les politologues du Québec ont su s’investir dans plusieurs réseaux internationaux, comme par exemple ceux des associations francophones de science politique (colloque de 2017 à l’UQAM à Montréal), du consortium européen de recherches politiques (ECPR), de l’Association internationale de science politique, dont le secrétariat est installé à Montréal depuis une dizaine d’années à l’initiative de Guy Lachapelle, et tout cela sans négliger le réseau de l’Association canadienne de science politique présidée il y a peu par Alain Noël.

L’exemple de la SQSP mérite d’être souligné pour un deuxième motif. Je suis bien sûr un peu biaisé pour en parler, car il s’agit de mon propre regroupement professionnel. Il me semble que le succès de la SQSP tient à une remarquable intégration des gens de diverses générations. Les professeurs les plus expérimentés n’y forment pas un petit cercle fermé et condescendant. Les collègues plus jeunes ont rapidement accès aux postes de commande de l’association. Les étudiantes et les étudiants de tous les cycles de formation s’y sentent bienvenus, tout de suite accueillis, acceptés et écoutés. De ce point de vue, pour reprendre une expression employée dans un billet antérieur, la SQSP comme association et milieu scientifique représente une authentique communauté fondée sur la transmission intergénérationnelle. À nous toutes et tous de faire en sorte qu’il en soit encore ainsi en 2023, quand nous célébrerons le 60e anniversaire de la SQSP, et le centième anniversaire de l’ACFAS!

Je vais maintenant présenter brièvement la trajectoire professionnelle de Jean-Herman Guay, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger à l’occasion de la table-ronde sur l’enseignement de la science politique lors du colloque de la SQSP.

Titulaire depuis 1987 d’un doctorat en science politique décerné par l’Université de Montréal, Jean-Herman Guay a fait jusqu’à présent l’essentiel de sa carrière à l’Université de Sherbrooke, où il a fondé l’École de politique appliquée. Au départ, il était le seul politologue dans un département de sciences humaines. Petit à petit, un engagement à la fois, il a œuvré au développement d’une école dynamique, dont la vision appliquée correspond à celle de l’ensemble de l’institution. Ses champs d’enseignement et de recherche sont la politique canadienne et québécoise, les systèmes électoraux et les sondages, la politique comparée et l’histoire des idées politiques (https://www.usherbrooke.ca/politique-appliquee/nous-joindre/personnel-enseignant/guay-jean-herman/). En 1999, il a créé Bilan du siècle, une base intégrée d’informations sur le Québec (http://bilan.usherbrooke.ca/). Et depuis 2006, il anime un projet semblable à orientation internationale, Perspective monde, un outil pédagogique présentant les grandes tendances planétaires depuis 1945 (http://perspective.usherbrooke.ca/). Auteur de nombreuses publications sur la politique canadienne et québécoise, il est aussi capable de produire des synthèses méthodologiques, comme par exemple son dernier livre intitulé Statistiques en sciences humaines avec R (deuxième édition, Presses de l’Université Laval, 2014).

En participant à cette table-ronde avec Jean-Herman Guay, j’ai réalisé que nous avions des perspectives communes sur une foule de sujets, dont notamment à propos de l’importance de l’enseignement dans le métier de professeur d’université. Nous sommes tous deux des généralistes, capables d’enseigner des cours de base aussi bien en idées et en pensée politiques, sur la politique canadienne et québécoise, de même que sur certains domaines de la politique comparée. En plus, il peut enseigner les sondages et les méthodes quantitatives, ce qui dépasse mon entendement ! Comme lui, je pense que le succès de l’enseignement passe par la nécessité de respecter, ou à tout le moins d’essayer au meilleur de soi-même de respecter, quatre règles fondamentales : l’enthousiasme, nécessaire pour intéresser les étudiantes et les étudiants à la matière que nous enseignons, le respect d’une structure de base à l’intérieur de laquelle il est possible d’improviser, le traitement équitable de toutes et tous, et finalement l’idée d’une culture de l’exigence qui pousse tout le monde dans la classe à faire de son mieux. Par ailleurs, au XXIe siècle, Jean-Herman Guay et moi pensons qu’il est important d’essayer de procurer aux étudiantes et aux étudiants l’ensemble des compétences (connaissances linguistiques, méthodologiques, documentaires, esprit d’analyse et de synthèse) qui leur permettront de se trouver un emploi en lien avec leurs études, sans nécessairement ambitionner une carrière professorale. Dans les paragraphes qui suivent, je fournirai mes propres réponses aux questions qui nous ont été posées à l’Université Laval le 20 mai 2016.

On nous a d’abord demandé, lors de la table-ronde, s’il fallait remettre en question les textes ou démarches canoniques de notre discipline. Pour ma part, j’estime que lorsque l’on enseigne ou que l’on étudie la science politique à partir d’un emplacement géographique ou intellectuel périphérique, il faut redoubler de prudence pour éviter de s’enfoncer encore davantage dans la marginalité. Quand on enseigne la philosophie politique ou l’histoire des idées politiques à partir d’un lieu périphérique comme l’Université Laval, il faut garder un contact continu avec les grands esprits de la civilisation occidentale (celle que je suis capable d’enseigner et que je connais le mieux) : Platon, Aristote, St-Augustin, St-Thomas, Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Hegel, Marx, John Stuart Mill, et plusieurs autres. Dans mon travail de politologue, je ne pense pas avoir fait de découverte originale dans l’interprétation de ces grands penseurs, mais j’ai essayé d’intégrer une herméneutique de leurs travaux dans la compréhension de la vie politique et intellectuelle au Québec et au Canada.

Quand on enseigne la science politique à partir de la périphérie, ou lorsque l’on fait des études supérieures dans un tel contexte, on ne devrait pas davantage se cantonner dans l’utilisation de démarches ou de cadres méthodologiques trop marginaux au sein de nos disciplines ou sous-champs respectifs. Enseigner dans une langue périphérique, à partir d’un lieu périphérique, réduit déjà substantiellement le nombre de nos interlocuteurs potentiels. Il est correct de faire preuve d’originalité épistémologique ou méthodologique dans nos travaux, de temps à autre. Toutefois, il faut faire cela en restant capables de dialoguer avec nos collègues à propos des approches qui sont les plus répandues. Un commentaire semblable s’applique aussi aux objets géographiques de nos recherches. Si l’on travaille sur un lieu relativement périphérique (le Québec, le Vénézuela, la Norvège, la Croatie), étant soi-même situé dans un environnement périphérique, on gagnera à ajouter une dimension comparative à notre problématique, rattachant notre objet principal à des horizons plus connus ou plus centraux dans la littérature. Quand on étudie par exemple la culture politique du Québec, il est utile de la comparer avec celle de pays importants et très connus comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. S’il s’agit d’étudier le nationalisme au Québec, il est opportun de le comparer avec l’évolution du nationalisme en Irlande, Écosse, Catalogne, en Flandre ou encore dans les pays d’Europe centrale et orientale.

Les universités contemporaines, toujours à la recherche de nouvelles clientèles, demandent à leurs professeurs d’investir dans les cours à distance. Faudrait-il regimber face à cette évolution? Je ne le crois pas. Quand on enseigne à partir d’un lieu périphérique, l’enseignement à distance permet en plus d’attirer dans nos cours des étudiantes et des étudiants qui viennent d’ailleurs. Le jeu en vaut le coup, à condition que les personnes fréquentant nos propres institutions ne se mettent pas à suivre à chaque trimestre une proportion trop grande de cours semblables. Par ailleurs, de mon point de vue, la dynamique de renforcement entre l’enseignement et la recherche semble assez évidente. Les cours bien préparés, par la lecture de la littérature la plus actuelle, mènent à de nouvelles orientations en recherche, tandis que des recherches poussées et rigoureuses se traduisent par des approfondissements pédagogiques qui stimuleront l’attention de toutes et tous en classe. Je vais terminer ce billet en revenant sur la dimension essentielle de mon propos.

Il y a une trentaine d’années, le philosophe montréalais Charles Taylor, dans une conférence prononcée devant un public québécois, a fait des commentaires qui s’appliquent à des contextes semblables dans tous les autres pays ou sociétés périphériques. Dans de tels contextes, selon Taylor, les nouvelles générations sont souvent tentées de faire table rase du passé, négligeant ainsi leurs propres traditions politiques et intellectuelles. Taylor considérait tout cela comme une erreur. Vivant et réfléchissant à partir de la périphérie, et peut-être encore plus à partir de là, il lui semblait extrêmement important de connaître sa propre tradition, et par la suite de la relier à des phénomènes semblables, plus généraux ou universels, à l’échelle planétaire. Taylor pensait aussi que les grands centres du pouvoir et de la vie intellectuelle, comme Paris, New-York, Oxford et Cambridge, n’étaient par ailleurs pas dépourvus de provincialisme. Je fournirai un exemple d’une telle tendance à partir de mon propre travail. Dans la théorie de la justice du philosophe américain John Rawls, on ne peut imaginer la sortie ou la fin de la communauté politique. Une fois trouvés, les principes de justice sont valides en quelque sorte éternellement. Cette facette de sa pensée trouble toute personne ayant étudié les théories du fédéralisme et de la sécession. Comment expliquer cette dimension de la pensée de Rawls? Je crois que cela n’a rien à voir avec la philosophie politique. Pour un Américain comme Rawls, les questions semblables ont été résolues une fois pour toutes dans le fer, le feu et le sang de la Guerre civile, ou Guerre de sécession, au XIXe siècle. Depuis, il est devenu tout simplement impensable d’imaginer la fin de la communauté politique, ou la possibilité que l’un de ses membres puisse vouloir en sortir. Cet aspect de sa pensée doit beaucoup à une forme de provincialisme.

Partout dans le monde, en science politique comme dans les autres disciplines, il faut essayer de trouver un équilibre entre l’universel et le particulier, entre la compréhension des phénomènes globaux et celle qui est reliée à l’étude de notre propre enracinement. Cela s’impose particulièrement à celles et ceux qui oeuvrent à partir de la périphérie. Tout compte fait, je considère que dans le milieu de la SQSP, nous nous en tirons pas mal de ce point de vue.

 

Teaching political science from the periphery : roundtable at the 2016 congress of the Québec Society of Political Science (SQSP)

 Teaching in French in North America, in a department of political science located at Université Laval in gloriously beautiful Québec City, essentially means working at the periphery of the geographical and linguistic centres of scientific and intellectual life on the continent and throughout the world. A professional life deployed in such a fashion corresponds to leading a relatively marginal academic and intellectual existence. How should one stand up to the challenge of teaching political science from the periphery, and which lessons should be transmitted, in such a context, to the students who choose to accompany their teachers in such academic institutions? Such are the questions that I wish to answer in the paragraphs that follow.

The remarks that follow stem from a round-table discussion organized by Sabrina Bourgeois and Thierry Giasson, upon the occasion of the annual congress of the Société Québécoise de Science Politique (SQSP), which took place at Université Laval, May 16-18, 2016. The congress attracted 250 political scientists from all generations. Two supplementary developments shall precede my reflections. The first one will consider the SQSP as a scientific professional association, while the second one will take the shape of an introduction to the work of the colleague with whom I had the good fortune to discuss during the round-table, professor Jean-Herman Guay from the University of Sherbrooke.

Founded in 1963, the SQSP is a daughter of the Quiet Revolution in Québec. It accompanied then in university life the aspirations and ambitions of an ascending middle-class in French-speaking Québec, although it was not limited or devoted only to them. It publishes its own journal, Politique et sociétés, currently under the stewardship of Pascale Dufour. It manages in a spirit of sovereignty-association, with the Canadian Political Science Association, the Canadian Journal of Political Science, whose editorial team on the French-speaking side is formed by Jean-François Godbout and Frédéric Boily. Between 1990 and 1993 I had the pleasure to share such duties with Stéphane Dion.

As a professional association operating in a peripherical context, the example of the SQSP deserves to be underlined for at least two reasons: first, because through this association political scientists from Québec have been able to find a nice equilibrium between openness to the world and community rootedness. Of course, during the conferences put together by the SQSP, these political scientists talk a lot to one another, and of course they talk a lot about politics in Québec and elsewhere in Canada. Nevertheless, they also spend much time talking about many different other issues, with a greater proportion year by year of political scientists from other countries. Anchored in a strong and dynamic local network, Québec political scientists are attending in important numbers the activities of various international networks: European Consortium for Political Research (ECPR), International Political Science Association (IPSA), the international network of French-speaking political science departments. The congress of the latter group will take place at UQAM in Montréal in May 2017 and it will be organized by Michèle Rioux. It is only fair to mention that through the hard work of Guy Lachapelle, the secretariat of IPSA has been operating out of Montréal for a decade. And all this, of course, without forgetting the key network represented by the Canadian Political Science Association, presided two years ago by Alain Noël.

A second reason explains why it is appropriate to insist on the exemplarity of the SQSP. I am of course somewhat biased to speak about this, as I belong to this professional group. Over the years, the SQSP has been remarkably successful at welcoming and integrating people from various generations. The sub-group formed by the most experimented colleagues does not form a closed and condescending circle. Younger colleagues have rapid access to leadership positions in the association. Students of all ages, irrespective of where they stand in the cycles of their training, are immediately welcomed and accepted. Moreover, people listen to what they have to say. If I am allowed to use one more time an expression employed in a previous entry of this blog, the SQSP represents an authentic intergenerational community. It remains our task, as members of the association, to make sure that this characteristic will remain front and centre when we will celebrate in 2023 the sixtieth anniversary of the SQSP, and the centennial anniversary of ACFAS!

I now wish to briefly present the professional trajectory of Jean-Herman Guay, the colleague with whom I had the pleasure to speak at the SQSP round-table on teaching political science.

After obtaining a Ph. D. from Université de Montréal in 1987, Jean-Herman Guay has done most of his career until now at the Université de Sherbrooke, where he founded the School of applied politics. Early on, he was the only political scientist in a department of human sciences. Gradually, from hiring one colleague to struggles towards creating new positions, he has been successful in creating a dynamic school/department, whose applied vision corresponds to the branding of the institution. At Sherbrooke, he has taught over the years in the following sub-fields of the discipline: Canadian and Québec politics, history of political ideas, electoral systems and polling, comparative politics (https://www.usherbrooke.ca/politique-appliquee/nous-joindre/personnel-enseignant/guay-jean-herman/). In 1999, he created Bilan du siècle (assessing the century), an integrated database on Québec (http://bilan.usherbrooke.ca/). In 2006, he led a group of colleagues in putting together Perspective Monde (a perspective on the world), a pedagogical tool providing information about important planetary trends since 1945 (http://perspective.usherbrooke.ca/). Author of numerous publications on politics in Canada and Québec, Jean-Herman Guay can also produce top-level methodological textbooks, as is shown by his latest book, Statistiques en sciences humaines avec R –Statistics in the human sciences with R- (second edition, Presses de l’Université Laval, 2014).

Through my participation to this round-table with Jean-Herman Guay, I realized that we had common views on a wide variety of topics, including about the centrality of teaching in the vocation of being a university professor. We are both generalists, capable of teaching core courses in political theory and in the history of political ideas, in Canadian and Québec politics, as well as in certain areas of comparative politics. In addition, he can teach quantitative and polling methods, which is way beyond my understanding! Like him, I believe that to be successful as a teacher, one has at least to try to respect the following four fundamental rules: the need to be enthusiastic, to convince students that what we teach is important and interesting, the requirement of a structured framework within which it is possible to improvise, the duty to treat all students fairly, and finally the task of being highly demanding to push all students to do their very best. The two of us also believe that, in the twenty-first century, undergraduate education must provide students with all the capabilities (proficiency with languages, research and methodological skills, analytical and synthetic abilities) required to find a job related to their field of study, without necessarily harboring the ambition to become a university professor. In the lines that follow, I will give my own personal answers to the questions that were put to us on May 20, 2016, at Université Laval in Québec City.

We were first of all asked whether or not we should reconsider the canons of our discipline, diminishing their overall place in the courses we teach. As far as I am concerned, I believe that when one teaches or studies political science from an intellectual or geographical peripheral location, one should be prudent enough to avoid further marginality. Teaching political philosophy or the history of ideas from the peripheral situation of Université Laval, I think one needs to maintain sustained contact with the great spirits of Western civilization (the only one I know at any depth): Plato, Aristotle, St-Augustine, St-Thomas, Machiavelli, Hobbes, Locke, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, John Stuart Mill and many others. In my own work as a political scientist, I do not believe I have made original discoveries with regards to the interpretation of these great thinkers. However, I have tried to integrate hermeneutical studies of their works in endeavors to understand the political life of Canada and Québec.

Teaching political science from a peripheral location, or studying it in such a context, I believe one should not put too much emphasis on methodological frameworks systematically at the margins of the discipline and of its various sub-fields. For when one teaches in a relatively marginalized language in a peripheral institution, one already must deal with a potentially reduced public for one’s scholarly works. Once in a while, in such a context, it does make sense to make endeavors at methodological or epistemological originality. This being said, one needs to be able to enter professionally into dialogues with colleagues using the mainstream approaches. A similar comment applies to the selection of geographical objects for our studies. Whenever a scholar from the periphery chooses a country or society that is relatively marginal from a variety of perspectives (size, geographical location, scant attention in the literature), countries or societies such as Venezuela, Québec, Norway or Croatia, it makes immense sense to add a comparative dimension to the research design, connecting the central object of our studies to horizons that are either more central or simply better known in the literature. Studying the political culture of Québec, for instance, it is useful to compare it with the one of larger countries such as France, the United Kingdom or the United States. Studying Québec nationalism, as I have done in a course last winter, it is useful to compare it with the evolution of nationalism in Ireland, Scotland, Catalonia, Flanders or in Eastern and Central European states, as I have argued in a previous entry on this blog.

Contemporary universities encourage their teachers to put more energy into e-distance learning. Should we complain about this trend? I believe not. E-distance courses can significantly augment the public for courses offered by peripheral institutions, making their work more relevant. It is an added value and it remains possible to be imaginative in our methodological approaches. What about the relationship between teaching and scholarly endeavors? To me, this is pretty straightforward. Imaginative teaching, based on up-to-date literature, leads to original research designs, whereas coherent and rigorous research provides teachers with better, more stimulating arguments in the classroom. I shall come back to my main point in order to conclude this entry.

About thirty years ago, speaking to a Québec audience, Charles Taylor made remarks that I consider valid for all similar peripheral locations. New generations, he argued, quite often in such a context are tempted to clear the whole deck and start anew, disregarding their own political and intellectual tradition. Taylor considered this as a mistake. Even, and possibly even more, at the periphery, it makes sense to study one’s own tradition, and relate it to more general patterns worldwide. Secondly, Taylor argued, we should not forget that there is also much parochialism in the big centres of power and knowledge, such as Paris, New-York, Cambridge or Oxford. Let me give one example of this phenomenon coming from my own work. In John Rawls’ theory of justice, there is no possibility of exit from the political community. Principles of justice are valid in perpetuity. For students of federalism and secession, this appears strange. How should we explain this dimension of Rawls’ work? I believe this has nothing to do with political philosophy. For an American, like Rawls, this question was settled once and for all in the blood, iron and fire of the Civil War. After this traumatic event, reflecting about the end of the integrated national community is simply unthinkable. This is a parochial dimension of his work.

Everywhere around the world, in political science as well as in the other disciplines of the humanities and of the social sciences, finding a balance between the universal and the particular, between the study of global phenomena and the task to understand one’s own rootedness, remains an important task. This seems to me especially relevant for those of us leading careers from the periphery. All in all, I believe that scholars assembled in the SQSP meet this challenge reasonably well.

Le congrès de 2016 de la Fédération des sciences humaines du Canada : à propos de l’idée de l’université en tant que communauté

La version en langue anglaise suit/ English version follows

L’Université de Calgary, située dans les contreforts des Rocheuses canadiennes, accueillera du 28 mai au 3 juin 2016 le congrès de la Fédération des sciences humaines du Canada (http://www.idees-ideas.ca/). Plus de 8,000 participantes et participants, représentant quelque 70 associations savantes dans la grande famille des humanités et des sciences sociales, tiendront dans la métropole économique de l’Alberta leur grande rencontre scientifique annuelle, tout en se retrouvant autour d’un thème fédérateur : l’énergie des communautés. Dans un pays aussi immense que le Canada, ces rassemblements permettent aux chercheurs et aux intellectuels de fraterniser pendant quelques jours avec leurs collègues, d’imaginer de nouvelles collaborations tout en prenant le pouls de l’évolution de leur discipline. Cette année, on cherchera sans doute à trouver les manières appropriées pour exprimer un grand sentiment de solidarité envers la communauté albertaine de Fort McMurray, ravagée par d’épouvantables feux de forêt.

Prenant pour prétexte la tenue de ce congrès à Calgary, je vais essayer dans ce billet de réfléchir à la nature de l’université en tant que communauté.

L’idée de l’université comme communauté tournée vers le savoir a toujours été difficilement conciliable avec le concept d’égalité. Dans l’université de tradition classique, la hiérarchie ne touchait pas uniquement les gens mais aussi les disciplines. Y trônaient la philosophie et la théologie. Ce fut longtemps le cas dans l’institution où j’enseigne, l’Université Laval, fondée en 1852 par ce grand joyau de l’éducation qu’est le Séminaire de Québec, lui-même fondé en 1663. Dans l’université managériale du XXIe siècle, le génie, la médecine et l’administration dominent. Les professeurs y sont des ressources, les étudiantes et les étudiants y sont des clientèles (qu’il faut conquérir, garder, évaluer et préserver précieusement sur les listes des opérations philanthrophiques). La rationalité utilitaire, instrumentale, règne au sommet de l’institution. Les recherches économiquement utiles, innovantes, y sont clairement favorisées.

Les sciences sociales, quant à elles, se reconnaissent davantage dans l’université positiviste du XIXe siècle, laquelle était aussi inégalitaire. C’est d’ailleurs également le cas de l’université humaniste tournée vers la recherche du Beau, du Bon et du Vrai. Cette remarque me semble tout aussi juste pour les universités de la Renaissance que pour celles qui conservent la marque de l’idéal humboldtien du début du XIXe siècle en Allemagne, où le but était de façonner des êtres humains développant dans la liberté et de manière harmonieuse l’ensemble de leurs facultés. L’institution universitaire n’était pas, et n’est toujours pas, une démocratie. Les professeures et professeurs y jouent certes un rôle privilégié. Ils sont l’avant-garde de l’université en tant que communauté du savoir. En toute franchise, je ne pense pas qu’il puisse en être autrement.

L’université est soumise à un régime démocratique mais elle n’est pas, en elle-même, une démocratie. On peut souhaiter que la gouvernance des universités soit plus éclairée, plus transparente, plus responsable, à l’abri de tous les corporatismes et de tous les clientélismes, de la cooptation et du favoritisme. Toutefois, j’ai toujours pensé que l’on errait en invoquant les mécanismes de la démocratie représentative ou les idéaux de la démocratie participative pour atteindre de tels objectifs. En même temps, j’estime tout à fait normal que nos gouvernements, lesquels se réclament avec raison de la démocratie, demandent aux universités et à leurs membres de rendre des comptes quant à leur manière d’utiliser les deniers publics, dans le respect bien sûr de la liberté académique.

En somme, j’estime que l’université peut être une communauté authentique, humaine, admirable. Cela demeure un bel idéal. Sur la base de mes propres expériences, je vais donner quelques exemples lesquels, je l’espère, pourront être utiles pour la concrétisation de cet idéal dans d’autres milieux.

L’université est une communauté authentique quand, dans les processus d’embauche d’une ou d’un nouveau collègue, tous les membres d’une unité d’enseignement et de recherche étudient de manière approfondie l’ensemble des dossiers, débattent entre eux de façon rigoureuse, exigeante mais sereine, en sachant que la décision qui sera prise sera cruciale pour l’avenir de l’unité, certes, mais aussi et surtout pour les personnes concernées.

L’université est une communauté authentique quand, après un cours, plusieurs étudiants restent un bon moment dans la salle de classe avec la professeure ou le professeur pour approfondir l’un ou l’autre des thèmes discutés pendant la séance, ou encore tout simplement pour échanger sur des questions connexes ou des sujets d’actualité.

L’université est une communauté authentique quand des professeurs remplacent un collègue pour donner un cours à sa place, quand cette personne fait face à des urgences personnelles et professionnelles.

L’université est une communauté authentique quand des collègues font preuve de générosité les uns avec les autres, donnant des signes d’appréciation face aux succès des autres ou encore en leur suggérant des sources utiles pour l’approfondissement de leurs recherches.

J’œuvre depuis une trentaine d’années dans le milieu universitaire. La première communauté authentique que j’ai fréquentée à l’université fut celle du département de science politique de l’Université de Calgary, où j’ai enseigné de 1986 à 1988. Dirigé à cette époque par Tom Flanagan, ce département était caractérisé par un grand dévouement envers les étudiants et l’enseignement de la science politique, par une très grande émulation dans la bonne humeur et la générosité. Le corps professoral y était constitué par les personnes suivantes : Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager et Donald Ray. Je leur exprime toute ma gratitude pour tout ce que j’ai appris en les côtoyant, notamment à propos de la théorie et de la pratique de l’idée d’université comme communauté.

 

The 2016 Calgary Congress of the Humanities and Social Sciences Federation of Canada : some Thoughts on the University as a Community

The University of Calgary, placed at the foothills of the Canadian Rocky Mountains, will be the host, from May 28 to June 3, 2016, of the congress of the Canadian Federation for the Humanities and Social Sciences (http://www.ideas-idees.ca/). More than 8,000 participants, representing over 70 scholarly associations in the great family of the humanities and the social sciences will hold their annual meeting in the economic metropolis of Alberta, united around a federating topic: energizing communities. In a country as immense as Canada, these meetings enable scholars and intellectuals to fraternize for a couple of days with their colleagues, to imagine new paths towards collaboration while taking the pulse of their respective academic disciplines. Clearly, in 2016, people will be searching for ways to express their solidarity for the community of Fort McMurray, recently ravaged by terrible forest fires.

Using the opportunity of this great meeting of persons and minds in Calgary, I shall attempt here to reflect about the nature of the university as a community.

The idea of the university as a knowledge-oriented community has over time been hardly reconciled with the concept of equality. In the classical (Aristotelian and Thomistic) tradition of the university, the notion of hierarchy embraced disciplines as well as relations between categories of people. Theology and philosophy reigned supreme. Such was the institutional spirit for many decades at the place where I teach, Université Laval in Québec City, a house of higher education founded in 1852 by the leaders of the Séminaire de Québec, the great Catholic educational jewel founded by François de Montmorency Laval in 1663. In the managerial university of the twenty-first century engineering, alongside the medical and administrative sciences, appear dominant all over the world. In such an environment professors become human resources and students are seen as clienteles (to be conquered, kept, evaluated and maintained on the lists of donors for the duration of their lives). Everywhere, instrumental or utilitarian rationality is the dominant language. Ambitious scholars need to couch their research in the discourse of economic usefulness and social innovation.

The social sciences look more at home in the positivistic university of the nineteenth-century, although it needs to be stressed that the latter was far from being egalitarian. Aping the master disciplines (the natural sciences) does not mean one gets equal consideration. There were hierarchies as well in the humanistic university, despite its lofty appeals to Goodness, Beauty and Truth. In my judgment, this remark applies equally to the universities of the Renaissance and to those steeped in the tradition of the Humboldtian ideal in nineteenth-century Germany and elsewhere, where the goal was the shaping of human beings called to develop harmoniously their freedom and all their faculties.

In those times, the university was not a democracy. It still is not. In this institution, professors have a privileged role. They are the vanguard of the university as a knowledge-oriented institution. Quite frankly, I see nothing wrong with this. The university must respond to, and be controlled by, a democratic regime. It is quite appropriate to demand that the governance of universities be more enlightened, more transparent, shielded from corporatism, clientelism, cooptation and favor-seeking. Nevertheless, I have always believed that it was a mistake to invoke the mechanisms of representative democracy or the ideals of participatory democracy to reach such objectives. Our governments are of course perfectly legitimate when they demand explanations about the ways in which universities spend public funds and deliver on all their obligations, while not disturbing the spirit and letter of academic freedom. This may appear somewhat conservative. Around universities, I believe this makes sense.

All in all, I believe the university can be an authentic, human, admirable form of community. This remains an inspiring ideal. On the basis of my own experiences I shall give here a few examples, in the hope that they may be useful towards the realization of this ideal in other milieus.

The university is an authentic community when, in the circumstances of hiring a new colleague, all members of a teaching and research unit study all files thoroughly, debate about the whole matter with rigour and fairness, knowing that the upcoming decision is crucial to both the future of their group and, above all, to all human beings whose careers and lives are about to be transformed.

The university is an authentic community when, after a lecture, many students remain in the classroom with their professor, to pursue the discussion about an argument made during the lecture, or simply for the pleasure of conversing about current news or related topics.

The university is an authentic community when professors give of their time to replace in the classroom one of their colleagues who needs to be away for professional duties or personal emergencies.

The university is an authentic community when, overcoming the spirit of internal competitiveness, colleagues are generous the ones with the others, congratulating those who have made notable achievements, or simply identifying ways in which they could better round-up their arguments or deepen their investigations.

I have been working around universities for about thirty years. The first authentic community I have been fortunate enough to encounter was the department of political science at the University of Calgary, where I thought between 1986 and 1988. Led at that time by Tom Flanagan, this department was characterized by its great devotion towards students and the teaching of political science, by its great spirit of collegial emulation with good humor and generosity. Faculty members were Keith Archer, Doreen Barrie, Donald Barry, Barry Cooper, Mark O. Dickerson, Stan Drabek, Shadia Drury, Thomas Flanagan, Roger Gibbins, Bohdan Harasymiw, James Keeley, Ronald Keith, Rainer Knopff, Tariq Ismaël, Ted Morton, Neil Nevitte, Leslie Pal, Anthony Parel, Carol Prager and Donald Ray. I wish to express my gratitude to all of them for everything I learnt in their company, notably with regards to the theory and praxis of the university as a form of community.

Réflexions sur la fondation du Canada

La version en langue anglaise suit / English version follows

« La conférence de Québec de 1864 150 ans plus tard : comprendre l’émergence de la fédération canadienne ». Tel est le titre d’un ouvrage collectif, préparé par Eugénie Brouillet, Alain-G. Gagnon et moi-même, qui vient d’être publié par les Presses de l’Université Laval (https://www.pulaval.com/produit/la-conference-de-quebec-de-1864-150-ans-plus-tard-comprendre-l-emergence-de-la-federation-canadienne). Ce livre s’inscrit dans un vaste programme interprétant la fondation fédérale du Canada en 1867, laquelle découle directement du travail réalisé par les 33 « Pères de la Confédération » à Québec en 1864 (http://www.biographi.ca/fr/index.php ). Voici donc une première réponse à la question cherchant à identifier la date, l’époque ou le moment de la fondation du Canada : le Canada a commencé à être édifié à Charlottetown en septembre 1864, puis à Québec au mois d’octobre suivant, avant que le travail ne soit parachevé à Londres en 1866 et 1867. Depuis 1867, nous vivons dans la continuité de cette fondation fédérale. Il y a bien sûr plusieurs autres époques, ou dates, qui méritent d’être considérés. Je soulignerai celles qui m’apparaissent les plus importantes dans ce billet. Réglons, auparavant, quelques questions préliminaires d’importance également fondamentale.

Acceptons, comme point de départ, que le Canada fut bel et bien fondé en 1867. Que cette idée ne soit pas tout à fait fausse, cela est est renforcé par le fait qu’elle a été affirmée, il est vrai de manière différente, aussi bien par l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper que par l’équipe libérale dirigée par Justin Trudeau depuis les élections du 19 octobre 2015, dans le cadre des préparatifs visant à souligner le 150e anniversaire de la constitution de 1867. Qui plus est, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC) vient de lancer une nouvelle initiative pour souligner le 150e anniversaire du Canada (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/funding-financement/programs-programmes/canadas_150th_anniversary-150e_anniversaire_du_Canada-fra.aspx).

Outre le moment de la fondation, on peut aussi chercher à trouver l’identité de l’entité qui fut créée : un pays, un peuple, une nation, une puissance (Dominion), un empire, une fédération ou une confédération? En 1998, dans le Renvoi sur la sécession du Québec, la Cour suprême du Canada a donné une réponse officielle et assez précise à cette question, en affirmant qu’un nouveau pays était apparu sur la scène du monde en 1867, doté d’une identité politique et constitutionnelle appuyée sur quatre principes : fédéralisme, démocratie, constitutionnalisme et primauté du droit, respect des droits des minorités (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/1643/index.do ).

Compliquons encore un peu plus la donne : par qui ce pays fut-il fondé? Fut-il principalement voulu par des dirigeants coloniaux d’origine britannique, lesquels souhaitèrent créer un vaste pays au nord des États-Unis dans le respect des traditions constitutionnelles britanniques? Plusieurs historiens l’ont affirmé. Au Canada français et au Québec, on a longtemps cru, depuis l’époque d’Henri Bourassa, que le pays avait été fondé par deux peuples, l’un d’origine française, l’autre d’origine britannique. Jamais formellement avalisée, cette idée s’ancre néanmoins dans une certaine réalité du passé et du présent du Canada : le pays est officiellement bilingue, on y trouve deux systèmes juridiques complets (la common law et le droit civil), deux sociétés distinctes institutionnellement complètes, opérant en anglais et en français; il y avait plusieurs éléments dualistes dans le régime constitutionnel de 1867, et la Cour suprême, toujours dans le Renvoi de 1998, a consacré plusieurs paragraphes au principe des deux majorités. Si la thèse de la fondation dualiste, franco-britannique, n’est jamais vraiment devenue officielle, elle sert néanmoins de base à une conférence que la professeure Kathleen Mahoney, de l’Université de Calgary, a prononcé à la Chambre des Communes à Ottawa le 10 mai 2016, dans le cadre de la série « Voir grand » de la Fédération des sciences humaines du Canada (http://www.idees-ideas.ca/evenements/voir-grand), en partenariat avec la Société royale du Canada.

Dans sa conférence, la professeure Mahoney affirma que le récit dualiste à propos des origines du Canada était faux, essentiellement parce qu’il est construit sur une absence totale de reconnaissance des contributions substantielles des peuples autochtones à la fondation et au développement du pays. Dans le contexte d’un tel oubli, elle propose que le gouvernement fédéral et le Parlement canadien profitent des célébrations entourant le 150e anniversaire de la constitution de 1867 pour entreprendre un processus de consultation menant à une reconnaissance formelle des rôles des peuples autochtones, permettant ainsi aux Canadiennes et Canadiens de voir plus clair à propos des vraies origines du pays (http://www.theglobeandmail.com/opinion/the-roadblock-to-reconciliation-canadas-origin-story-is-false/article29951998/).

Il y a environ vingt ans, dans un livre intitulé « Sortir de l’impasse : les voies de la réconciliation », co-dirigé avec le professeur Roger Gibbins également de l’Université de Calgary, je me suis penché sur plusieurs des questions abordées par la professeure Mahoney le 10 mai 2016 à la Chambre des Communes à Ottawa. Je reviendrai sur ces enjeux dans la dernière partie de ce billet. Examinons maintenant, de façon un peu trop brève, ces dates que l’on retrouve la plupart du temps dans les grands récits historiographiques sur la fondation ou la refondation du Canada.

Quand j’allais à l’école, on nous apprenait que le Canada avait été fondé, dans le sens de découvert, par Jacques Cartier en 1534, lequel avait placé le pays sous la protection du Roi de France, François Ier. Grosso modo à un kilomètre du quartier où j’habite, à Québec, il y a un beau parc qui s’appelle le boisé de Tequenonday) anciennement le boisé Irving), où l’on peut admirer des pins magnifiques, tous en train de mourir, mais ça c’est une autre histoire (http://www.capitale.gouv.qc.ca/parcs-et-places-publiques/parcs/boise-de-tequenonday).

 

Des fouilles archéologiques ont révélé que l’endroit a été occupé, très régulièrement, par des peuplades autochtones, depuis vraisemblablement quelque 5,000 ans. Difficile, dans un pareil contexte, de souscrire à l’idée que Jacques Cartier fut bel et bien le découvreur-fondateur du Canada. Je me sers de cet exemple pour faire une remarque qui s’applique à l’ensemble des dates que je m’apprête à mentionner. Plusieurs récits à propos de la fondation ou de la refondation du Canada sont faux, en totalité ou en partie. Nos sens de la justice et de la responsabilité doivent nous amener à réviser de tels récits. Le dialogue permanent à propos de ces questions est essentiel.

On peut aussi considérer que le Canada fut fondé lorsque Champlain installa un établissement permanent à Québec en 1608. C’est ce que l’ancien premier ministre Stephen Harper affirma en 2008, lors de l’inauguration de la promenade Champlain, lorsqu’il dit que le Canada avait été fondé en français par Champlain en 1608. Pour les peuples autochtones du Canada, l’année 1763 revêt une importance particulière. Dans la Proclamation royale de 1763, on trouve la base juridique pour une relation de nation à nation entre la Couronne britannique et plus tard le Canada d’un côté, et les peuples autochtones de l’autre. Pour l’historiographie canadienne-anglaise dans sa veine conservatrice, c’est souvent l’année 1763 qui paraît essentielle. Le traité de Paris de la même année transféra la possession du Canada de la France à la Grande-Bretagne. Depuis 1763, sans une seule journée d’interruption, le Canada vit dans la continuité de cette fondation et de ce transfert à la monarchie britannique. Pour l’historiographie canadienne-française et québécoise, cette date porte d’autres noms: la Conquête (par la Grande-Bretagne), ou la Cession (par la France, l’Abandon si l’on veut être moins gentil…).

Puis vient l’Acte de Québec de 1774. Face à la menace américaine, la Grande-Bretagne abandonne sa politique officielle d’assimilation à l’égard de ses nouveaux sujets d’origine française et catholique. On ne leur promet plus une assemblée parlementaire, mais on leur concède plusieurs formes de générosité identitaire (notamment sur le front religieux et sur celui du droit civil). L’Acte de Québec de 1774, c’est la date-clé pour les membres et les admirateurs de l’école canadienne de la diversité en pensée politique et dans les sciences sociales, lesquels y trouvent le moment fondateur des politiques canadiennes multiculturelles et multinationales les plus généreuses. 17 ans après l’Acte de Québec le gouvernement impérial adopta l’Acte constitutionnel de 1791, lequel partitionna la colonie en deux entités (Bas-Canada et Haut-Canada), tout en les dotant pour la première fois d’une assemblée législative. Amis lecteurs, vous cherchez la date fondatrice du parlementarisme canadien? La plupart du temps, au Québec et en Ontario, on vous donnera comme réponse l’année 1791. Il s’agit d’une autre fausseté historique. La première assemblée législative au pays fut celle de la Nouvelle-Écosse en 1758. La vigilance historique est toujours de mise…

Continuons notre parcours en accéléré de l’histoire canadienne. Dans son beau livre intitulé Réflexions d’un frère siamois, John Ralston Saul nous invite à accorder beaucoup d’importance à l’avènement du gouvernement responsable en 1848, dû au leadership éclairé de Robert Baldwin et de Louis-Hippolyte La Fontaine, alliés au gouverneur Elgin. Depuis cette époque, au Canada, le pouvoir exécutif s’exerce sous la légitimité prépondérante du pouvoir législatif, et sous sa surveillance. Je passerai rapidement sur le sens des événements associés à la fondation fédérale de 1867. J’en ai parlé auparavant, et nous y reviendrons toutes et tous pendant un an en 2017, et notamment au congrès de l’ACFAS en mai à l’Université McGill de Montréal, et en juin à celui de la Fédération des sciences humaines du Canada à l’Université Ryerson de Toronto. Nous en discuterons également abondamment lors d’un colloque intitulé « Le fédéralisme canadien et son avenir : acteurs et institutions », organisé les 23-24 mars 2017, à l’Université McGill et à l’Université Laval, sous la direction de Johanne Poirier et d’Alain-G. Gagnon, avec l’appui d’Eugénie Brouillet et le mien.

Nombreux furent les historiens, particulièrement durant la décennie dominée par les gouvernements conservateurs de Stephen Harper, insistant sur l’importance, pour la fondation de la nation canadienne, de batailles comme celle qui s’est produite sur la crête de Vimy en 1917, là où des milliers de soldats, de par leur sacrifice, dans le courage et la peur, dans le fer, le feu et le sang, donnèrent une certaine âme au pays. L’année suivante, en 1918, les femmes acquirent le droit de vote, comme vient de me le rappeler mon collègue et ami Alain Noël.  Comment ne pas y voir une refondation de la démocratie? Treize ans plus tard, en 1931, le Statut de Westminster vint confirmer l’existence du Canada comme pays indépendant, souverain dans le contrôle de sa défense et de sa politique étrangère. D’une certaine manière, cette date représente aussi une fondation. En 1947, une véritable citoyenneté canadienne fut établie. En 1949, de par l’abolition de la procédure d’appel au Conseil privé de Londres, le Canada acquit une souveraineté judiciaire complète. Si l’on cherche les dates de la fondation ou de la refondation symbolique du Canada, il faut sans doute mentionner l’adoption de l’unifolié comme drapeau national en 1965, et celle d’un nouvel hymne national en 1980, Ô Canada.

En 1982, sous le leadership de Pierre-Elliott Trudeau, le Canada prit pour la première fois le contrôle souverain de la totalité de la procédure d’amendement de sa constitution, enrichissant celle-ci de la Charte canadienne des droits et libertés, le tout avec l’approbation du gouvernement fédéral et celle des deux chambres du Parlement canadien, avec celle des gouvernements des provinces majoritairement anglophones, mais sans le consentement du gouvernement et de l’Assemblée nationale du Québec. Dans le Canada contemporain, pour beaucoup de personnes, cette date rivalise avec l’année 1867 comme moment-clé de la fondation ou de la refondation du Canada.

Résumons-nous. Le Canada est un pays pluriel, complexe. Toute une série de dates rivalisent entre elles pour s’imposer comme véritables dates fondatrices : la présence autochtone depuis des milliers d’années, 1534, 1608, 1763, 1774, 1791, 1848, 1867, 1917, 1918, 1931, 1947, 1949, 1965, 1980, 1982. Cette liste n’est pas exhaustive. Elle exclut d’ailleurs toutes les autres occasions où l’on a essayé de fonder ou de refonder le pays, comme par exemple au temps de l’Accord du lac Meech entre 1987 et 1990, à une époque où j’enseignais à l’Université de Calgary avec Kathleen Mahoney et Roger Gibbins. Dans un tel contexte, parler de fondation n’est jamais simple. Les dates qui suscitent la fierté d’un groupe, peuvent en heurter ou en blesser d’autres.

Il y a presque 20 ans, dans mes propres contributions au projet « Sortir de l’impasse » parrainé par l’Institut de recherche en politiques publiques alors dirigé par Monique Jérôme-Forget, j’avais cherché à identifier les conditions du dialogue et du partenariat dans un pays plurinational d’une telle complexité. Appuyé sur les travaux d’Aristote et de Gadamer, j’avais suggéré que le succès passait par l’adoption d’une posture d’ouverture et de générosité envers le point de vue, la perspective de l’Autre. Dans un tel pays, le dialogue dans le respect, la reconnaissance et la dignité de toutes et tous, passe par la nécessité de se placer dans les souliers de l’Autre.

J’avais aussi insisté sur l’importance de voir le pays de manière plurifocale, reconnaissant la légitimité d’une pluralité de perspectives, notamment celle de ceux qui voient le pays comme un partenariat entre les peuples autochtones et les autres groupes et citoyens rassemblés en une communauté nationale. Il est juste et vrai de dire que cette perspective correspond à la réalité du Canada. Dans une autre perspective, le Canada est une fédération de provinces et de territoires, depuis 1867. D’autres insistent sur le bilinguisme, le partenariat franco-britannique, l’originalité du Québec comme société nationale distincte. D’autres encore préfèrent la perspective du Canada vu comme une nation multiculturelle, ouverte sur l’immigration venant de partout dans le monde. Chacune de ces perspectives amène sa part de justice et de vérité. Aucune ne devrait devenir hégémonique. Dans les symboles, les institutions et la constitution, il devrait y avoir une place honorable pour chacune d’entre elles.

Sur la base des réflexions précédentes, voici donc ce que je souhaite pour le Canada en 2017 : des conversations et des délibérations intelligentes, lucides, sereines, sensibles aux points de vue des autres partenaires, concernant la pluralité des fondations du pays. À propos de l’ensemble de ces questions, j’aime souvent donner le dernier mot au philosophe français Paul Ricoeur (1913-2005), l’un des grands esprits humanistes du XXe siècle. S’agissant des peuples, des pays et des nations, Ricoeur pensait que, pour leur bien même, leur mémoire collective se devait d’être juste et heureuse. Cela exige des efforts qui viennent tout aussi bien du cœur que de l’esprit. On verra en 2017 si le Canada sera à la hauteur d’une telle vision.

Some reflections on the founding of Canada

« The 1864 Conference of Québec 150 years later : understanding the emergence of the Canadian federation ». Such is the title of a collection of essays, edited by Eugénie Brouillet, Alain-G. Gagnon and myself, that just got published in French by Presses de l’Université Laval (https://www.pulaval.com/produit/la-conference-de-quebec-de-1864-150-ans-plus-tard-comprendre-l-emergence-de-la-federation-canadienne). This book is part of a larger programme of research aiming to interpret the federal founding of Canada around 1867, which flows directly from the work done by the 33 « Fathers of Confederation » three years earlier in Quebec City (http://www.biographi.ca/en/index.php).

This provides us with a first answer to the question about the timing of the founding of Canada : the edification of Canada started at the Charlottetown Conference in September 1864, was pursued in Quebec City one month later, before the work was completed in London in 1866 and 1867. Since 1867, our political lives have been led in the continuity of this federal founding. Obviously, other founding moments and key dates deserve consideration. I shall underline here those that are of paramount importance at least to me. Some preliminary questions and issues –equally fundamental-, must be set aside beforehand.

Let’s accept, as a starting point for the discussion, that Canada was indeed founded in 1867. The idea that this is not totally false was reinforced by the fact that such an affirmation was made, albeit in different ways, both by the former Canadian Conservative government led by Stephen Harper and by the current Liberal one under the stewardship of Justin Trudeau, in the context of the planning of activities to commemorate the 150th anniversary of the 1867 constitution. Moreover, the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada (SSHRC) just launched a new initiative to mark Canada’s 150th anniversary in 2017 (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/funding-financement/programs-programmes/canadas_150th_anniversary-150e_anniversaire_du_Canada-eng.aspx).

Beyond the moment, or the date, of the founding, it is also relevant to reflect about the identity of the polity which was thus created : a country, a people, a nation, a Dominion, an empire, a federation or a confederation? In 1998, in the Reference on the Secession of Québec, the Supreme Court of Canada gave an official answer to such a question. It herein affirmed that the new country which had appeared on the world stage around 1867 was anchored upon four principles : federalism, democracy, constitutionalism and the rule of law, respect for the rights of minorities. (http://web4.uwindsor.ca/users/m/mcivhea/45-100.nsf/0/bf0734b4cbb81677852570b40069fec8/$FILE/SecessionReference.pdf).

The whole matter can be made even more complex through asking the following question : by whom was this country founded? Was it mostly imagined by colonial leaders of British origin, whose intention it was to create a vast new country north of the United States, while respecting the constitutional traditions of Great Britain? Many historians have affirmed it. In French Canada and Québec it has long been believed that the country had been founded by two peoples, the first of British origin and the second of French descent. While never formally entrenched, this idea is sustained by many dimensions of the past and present realities of Canada : the country is officially bilingual (English and French), it operates with two comprehensive legal systems (the common law and the civil law traditions), it takes the shape of two institutionally complete distinct societies operating in the English and French languages. Thus, there were many dualistic elements in the constitutional regime of 1867 and the Supreme Court, in its famous opinion from the year 1998, wrote many paragraphs on the principle of the two majorities.

Although it has never been legally approved, this British-French dualistic basis seems to be the starting point of a conference given by Professor Kathleen Mahoney, from the University of Calgary, in front of Members of Parliament in the House of Commons in Ottawa on May 10, 2016, in the context of the « Big Thinking » lectures put together by the Canadian Federation for the Humanities and the Social Sciences (http://www.ideas-idees.ca/events/big-thinking), in partnership with the Royal Society of Canada. In her conference, Professor Mahoney argued that Canada’s origin story is false, mostly because it fails to recognize, in any way whatsoever, the substantial contributions made by the Aboriginal Peoples to the founding and development of Canada. In the context of this neglect, she suggested that the federal government and the Canadian Parliament should use the opportunity of the 150th anniversary of the constitution of 1867 to launch a process/conversation leading to a formal acknowledgment of the founding roles of Aboriginal Peoples, thus enabling Canadians to set the record straight about the true origins of the country (http://www.theglobeandmail.com/opinion/the-roadblock-to-reconciliation-canadas-origin-story-is-false/article29951998/).

Some twenty years ago, in a book entitled « Beyond the Impasse : Toward Reconciliation », co-edited with Roger Gibbins, also  from the University of Calgary, I had the opportunity to address some of the issues discussed by Kathleen Mahoney on May 10, 2016, in Ottawa. I shall come back to these matters in the last part of this text. The time has now come to examine, however briefly, those dates that are omnipresent in most of the historiographical narratives about the founding and refounding of Canada.

I still remember the days I attended elementary school. We were taught that Canada had been founded and discovered by Jacques Cartier in 1534, and that he had placed the country under the protection of the French king, Francis I.  About one kilometer away from the neighborhood where I live in Québec City, there is a beautiful park known as the woods of Tequenonday (formerly, Irving woods), where some magnificent pines can be admired although they are all dying, which is a different matter (http://www.capitale.gouv.qc.ca/parcs-et-places-publiques/parcs/boise-de-tequenonday).

Archeological searches have revealed that about 5,000 years ago these grounds were regularly occupied by aboriginal peoples. It would be hard in this context to sustain that Jacques Cartier was indeed the discoverer-founder of Canada. I use this as an example to make a point that applies to all of the dates I am about to mention. Many narratives concerning the founding or refounding of Canada are false, in totality or at least in part. For the sake of justice and responsibility, we should revise such narratives. Permanent dialogue about these matters remains essential.

It can also be considered that Canada was founded when Champlain installed a permanent settlement in Québec City in the year 1608. This is precisely what former Prime Minister Stephen Harper affirmed in 2008, upon the official inauguration of the Champlain boardwalk, when he said that Canada had been founded in French by Champlain in 1608. For the aboriginal peoples of Canada, the year 1763 is of paramount importance. In the Royal Proclamation of 1763 there exists a legal basis for the nation-to-nation relationship between the British Crown and later on Canada on one side, the aboriginal peoples on the other side. For the conservative branch of English-Canadian historiography, 1763 is also a year of fundamental importance, because of the signature of the Treatise of Paris, which transferred the authority over Canada from France to Great Britain. Since 1763, without a single day of interruption, Canada has lived with the continuity of this founding and of this transfer to the British monarchy. French Canadian and Québec historiographies have given other names to these events: the Conquest, the Transfer, the Surrender, the Abandonment.

The next claim to a founding moment came with the passing of the Quebec Act in 1774. Facing a major threat from American colonies, Great Britain abandoned its policy of assimilation aimed at its new subjects of French descent and Catholic faith. The earlier promise concerning the establishment of a legislative assembly was taken away, but replaced by many concessions on the identity front: religious relaxations for Catholics and recognition of the French civil law). For the members and the admirers of the Canadian school of diversity in political philosophy and in the social sciences, praising our policies concerning multiculturalism and recognition of multinationality, 1774 is the founding moment par excellence. 17 years later the colony was partitioned in two sections (Upper Canada and Lower Canada) through the Constitution Act of 1791, each endowed with a legislative assembly. Dear readers, are you looking for the founding date of the Canadian parliamentary tradition? In Québec and Ontario, most people believe that 1791 is the right answer. This is just one more historical falsity. The first legislative assembly in Canada was established in Nova Scotia in 1758. Historical vigilance must never be surrendered…

Let us pursue our fast-pace journey through Canadian history. In his beautiful book, Reflections of a Siamese Twin, John Ralston Saul grants great importance to the advent of responsible government in 1848, under the leadership of Robert Baldwin and Louis-Hippolyte La Fontaine, with the help of Governor Elgin. Since this additional political founding, in Canada the executive power operates under the preponderant legitimacy of the legislative power, and under its surveillance. I shall go here rapidly around the events taking place in 1867. I mentioned them at the beginning of this text, and we shall come back to them frequently in 2017, and this particularly during the congress of ACFAS that will be held in May at McGill University, and during the one of the Humanities and Social Sciences Federation of Canada that will take place in June at Ryerson University in Toronto. The 1867 founding will also be studied at a conference entitled “Canadian federalism and its future: actors and institutions”, under the leadership of Johanne Poirier and Alain-G. Gagnon, with the help of Eugénie Brouillet and myself. The conference will take place at McGill University and Université Laval, March 23-24, 2017.

Historians have often insisted, and never more so than during the decade dominated by Stephen Harper’s Conservative governments, on the founding role of the battle held at Vimy Ridge in 1917 for the establishment of the Canadian nation. This is where thousands of soldiers, through their sacrifice, with courage and fear, in blood, iron and fire, gave a specific kind of soul to the country. One year later, in 1918, women acquired the right to vote. How not to see in this event a true refounding of democracy? 13 years later, in 1931, the Statute of Westminster confirmed the existence of Canada as an independent country, in firm control of its defence and foreign policies. This is yet one more political foundation. Many others would follow. An autonomous Canadian citizenship policy was established in 1947. Judiciary sovereignty emerged in 1949, with the abolition of the procedure of appeal to the Privy Council in London. Symbolic foundations occurred with the adoption of a new Canadian flag in 1965, and with the enshrinement of O Canada as a national hymn in 1980. In 1982, under the leadership of Pierre-Elliott Trudeau, Canada took control of the totality of the amending procedure of its constitution, enriching it with the enshrinement of the Canadian Charter of Rights and Freedoms. This law was adopted with the consent of the federal government and with the one of the two chambers of the Canadian Parliament, with the consent of the governments of all provinces with the exception of Québec, where to this day the government and National Assembly have remained adamantly opposed to the reform. In contemporary Canada, for a lot of people, 1982 has equalled or surpassed 1867 in the search for key moments in the founding or refounding of Canada.

Let us summarize the state of our reflections so far. Canada is a plural, complex country. Many dates compete with each other to prevail in the historiographical narratives: the aboriginal presence dating back thousands of years, 1534, 1608, 1763, 1774, 1791, 1848, 1867, 1917, 1918, 1931, 1947, 1949, 1965, 1980, 1982. This list is obviously not exhaustive. It excludes all those moments when some people attempted to found or re-found the country, as happened for instance with the Meech Lake Accord between 1987 and 1990, while I was teaching at the University of Calgary with colleagues such as Kathleen Mahoney and Roger Gibbins. In such a context, it is never easy to evoke founding dates. There are moments that will make some people proud, while others will be hurt, wounded in their pride.

Some twenty years ago, in my own contributions to the “Beyond the Impasse” project sponsored by the Institute of Research on Public Policy (IRPP), then led by Monique Jérôme-Forget, I had attempted to identify the conditions of dialogue and partnership in a plurinational country of the complex kind Canada is. Inspired by Aristotle and Gadamer, I had suggested that success in such an endeavor required a posture of generosity and openness to the viewpoints, to the perspectives of the Other. In such a country, dialogue and respect, the recognition and dignity of all, become possible when we learn to place ourselves in the shoes of the Other. I had also insisted on the need to see the country in a plurifocal way, recognizing the legitimacy of a plurality of perspectives, including the one of those who view the country primarily as a partnership between the aboriginal peoples and the other groups and citizens joined in a national community. It seems to me just and true to say that this perspective corresponds to the reality of Canada. There are other such perspectives. For some, Canada since 1867 is a federation of provinces and territories. Others insist on bilingualism, the British-French partnership, and on the originality of Québec as a distinct national community. Still others prefer the perspective affirming that Canada is a multicultural nation, open to immigration from all across the world. Each of these perspectives brings with its own narrative its share of justice and truth. None should ever become hegemonical. In the symbols, institutions and constitution of the country, there should be an honourable place for each one of them.

On the basis of preceding reflections, here is what I wish for Canada on the eve of 2017: deliberations characterized by intelligence, lucidity, serenity, generous with regards to the viewpoints of other partners, when comes the time to consider the plurality of the foundings of the country. On all these matters, I am fond of giving the last word to French philosopher Paul Ricoeur (1913-2005), one of the great humanists of the twentieth century. He thought that nations, countries, peoples, required for their own sake that their collective memory be just and happy. This requires efforts of the heart and of the mind. We shall see in 2017 whether or not Canada will be up to the task.

Comparer les pommes avec les pommes: les autres significatifs du Québec

La version en langue anglaise suit/ English version follows

Le 84e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), se tiendra du 9 au 13 mai 2016 à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il s’agit du plus grand rassemblement scientifique pluridisciplinaire de langue française dans le monde. À l’approche de ce congrès, je veux proposer une réflexion visant à identifier les sociétés, ou les pays, qui se prêtent le plus à des études comparatives avec le Québec. Avec, en prime, quelques réminiscences.

J’ai eu la chance de travailler pendant plusieurs années avec l’historien belge Serge Jaumain, alors qu’il était président de l’Association internationale des études québécoises. Je commencerai donc par faire  un clin d’œil au colloque que celui-ci organise ces jours-ci , notamment avec Pierre van den Dungen, Donald Fyson et Martin Pâquet, à l’Université libre de Bruxelles : « Les élites face au biculturalisme : les expériences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours ». Les biculturalismes canadien, canadien-français et québécois se prêtent en effet naturellement à une comparaison approfondie avec celui de cette Belgique, proche de nos cœurs à maints égards, qui est parvenue à concilier libéralisme et nationalisme dès les premières décennies du XIXe siècle. Les fédéralismes canadien et belge, les nationalismes québécois et flamand, se prêtent également bien à des regards comparatifs.

Si on reste dans l’espace des nations à la fois culturelles et politiques comme la Flandre, il faut mettre l’expérience du Québec en parallèle avec celles de l’Écosse et de la Catalogne, comme Montserrat Guibernau et Michael Keating nous ont appris à le faire depuis plus de vingt ans. On trouve ici le terrain privilégié des deux équipes scientifiques où j’ai le bonheur d’évoluer, le Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), et le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), tous deux brillamment dirigés par le politologue Alain-G. Gagnon à partir de l’UQAM.

Dans un cours sur le nationalisme donné à maintes reprises avec  Louis Balthazar, j’encourage les étudiantes et étudiants à comparer le Québec avec les nations romantiques et mélancoliques de l’Europe centrale et orientale : Pologne, Hongrie, République tchèque, Croatie, Roumanie, Serbie. Faire l’effort de comparer les pommes avec les pommes, cela consiste parfois à sortir des voies tracées par nos prédécesseurs. Je pense que le fait de tourner le regard vers l’Europe centrale et orientale nous aiderait, nous les Québécois, à prendre une certaine distance face à une mémoire nationale par moments un peu trop larmoyante.  Par ailleurs, j’ai pu constater, dans les travaux de mes étudiants, que les propositions théoriques de  Jocelyn Maclure et celles de Jocelyn Létourneau sur le nationalisme mélancolique et sur les horizons d’attente des Québécois, sont riches d’enseignements pour la compréhension des nations d’Europe centrale et orientale.

L’horizon du regard comparatif ne s’arrête pas aux sociétés ou pays ci-haut évoqués. Sans prétention à l’exhaustivité, il faut aussi mentionner les pays d’Europe du Nord, lesquels ont attiré l’attention des chercheurs, on pense notamment aux Henry Milner, Alain Noël et Stéphane Paquin, intéressés à trouver les autres significatifs du modèle québécois et de notre version de la social-démocratie. Linda Cardinal et Garth Stevenson ont bravé les vents et les brumes de la mer d’Irlande, pour comparer le pays de James Joyce et son nationalisme avec les équivalents québécois. Christian Dufour et Mathieu Bock-Côté continuent une longue tradition tournée vers la comparaison avec la France. Gérard Bouchard, Guy Lachapelle et Joseph-Yvon Thériault préfèrent, quant à eux,  les parfums de l’américanité et ceux des sociétés nouvelles des Amériques, soit pour que le Québec s’en rapproche ou encore appuyés sur un dessein plus critique de distanciation.

Ingo Kolboom, un autre ex-président de l’Association internationale des études québécoises, a écrit des pages lumineuses comparant le Québec et l’Allemagne, tous deux héritiers de Herder et de ses réflexions sur le nationalisme linguistique et culturel, tous deux traversés par des expériences historiques traumatisantes comme la Conquête et l’échec des Rébellions de 1837-1838 pour le Québec, la Guerre de Trente Ans et l’échec du Parlement de Francfort et du Vormärz de 1848 pour l’Allemagne. Comment ne pas voir, par exemple, chez un intellectuel de la trempe de Fernand Dumont, l’ombre de Herder? C’est également en Allemagne que l’on trouve avec la Bavière un allié qui marche aux côtés du Québec dans le regroupement des régions-partenaires où notre Ministère des Relations internationales et de la Francophonie s’investit beaucoup. À l’été 2016, le premier ministre Philippe Couillard et la ministre Christine St-Pierre visiteront cette Bavière qui allie traditionalisme et hyper-modernité, et qui est très intéressée par l’approche interculturelle québécoise comme substitut à son modèle de culture de convergence (Leitkultur). Elle s’y intéresserait probablement encore davantage si le Québec allait au bout de son dessein interculturel dans une politique officielle, thème sur lequel je reviendrai dans un autre billet.

L’Ontario, les autres provinces canadiennes et ce « Canada anglais » que Robert Bourassa a rendu célèbre au temps de l’Accord du lac Meech, représentent aussi des autres traditionnels pour le Québec. François Rocher et Mireille Paquet consacrent de belles études sur cet axe comparatif, justement à propos de l’immigration, de l’interculturalisme et du multiculturalisme.

Il y avait une trentaine d’étudiantes et d’étudiants dans mon cours sur le nationalisme à l’hiver 2016. Comme je le dis à chaque début de session, j’espère que, dans vingt-cinq ans, les Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, et tous les autres, s’en rappelleront encore. Si la mémoire nationale doit être juste et heureuse, pour rappeler une formule de Paul Ricoeur, ils auront appris que cet impératif n’est pas toujours simple pour l’Europe centrale et orientale, et pas davantage pour le Québec.

Il y a plus de 30 ans, en 1982, le congrès de l’ACFAS avait lieu à l’UQAM, comme cette année. J’y avais fait ma première communication scientifique, laquelle ne passera pas à l’histoire. Mon souvenir le plus vif de ce congrès fut une belle conversation avec le politologue Gérard Bergeron, amoureux de pensée politique et du Québec, alors que nous étions tous deux assis sur les marches de ce qui était auparavant la cathédrale Saint-Jacques de Montréal, dont les vestiges, et le clocher, ont été intégrés à l’UQAM. En me remémorant cette conversation, j’ai réalisé qu’il avait à l’époque 60 ans, à peu près mon âge aujourd’hui…

Dans les humanités et les sciences sociales contemporaines, l’ouverture au monde et le raffinement méthodologique permettent des entreprises comparatives beaucoup plus sophistiquées qu’au temps où Bergeron, Dumont et les autres donnaient vie à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ou encore qu’au temps où j’étais assis sur les marches d’un édifice de l’UQAM avec Bergeron en 1982 au congrès de l’ACFAS. Dans nos équipes de recherche, et dans nos universités, nous côtoyons des jeunes qui approfondiront demain l’étude et la recherche des autres significatifs du Québec : Ariane Blais-Lacombe,  Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel, Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, et plusieurs autres.

Si ces jeunes ont la même chance que moi à une autre époque, ils gagneront beaucoup à fréquenter les congrès de l’ACFAS. Ils y trouveront un milieu scientifique et intellectuel riche et  diversifié. Ils s’y feront de nouveaux collègues et de nouveaux amis pour la vie. Et, bien que cela ne soit pas toujours nécessairement le thème ou l’orientation du congrès, ils feront à chaque année des découvertes intéressantes s’ils sont passionnés, un tant soit peu, par l’étude de la société québécoise, en elle-même ou dans un dessein comparatif. Il y a toujours une magie qui opère au congrès de l’ACFAS. La présence du printemps y est pour quelque chose. André Laurendeau disait que nous sommes privés d’un printemps digne de ce nom. C’est à la fois vrai et faux. C’est vrai, dans la mesure où n’avons rien pour rivaliser avec le printemps de Nice ou celui de Barcelone. Toutefois, nous avons le congrès de l’ACFAS pour nous faire oublier les rigueurs de l’hiver, refaire le plein de connaissances et d’amitiés, et creuser notre sillon comparatif dans la compréhension de la société québécoise.

Comparing apples with apples: the significant others of Québec

The eighty-fourth congress of ACFAS (Association francophone pour le savoir) will take place, May 9-13, 2016, at the Université du Québec à Montréal (UQAM). It is worldwide the most important pluridisciplinary scientific congress in French. Before this event, I will attempt to identify the countries or societies that deserve serious comparative scrutiny with Québec.

Having had the good fortune to work with Belgian historian Serge Jaumain while he was President of the International Association of Québec Studies (AIEQ), I will first call attention to a conference he is putting together in early May with colleagues such as Pierre van den Dungen, Martin Pâquet and Donald Fyson, at the Université libre de Bruxelles: “Les élites face au biculturalisme: les experiences belge, québécoise et canadienne du XIXe siècle à nos jours”. Canadian, French-Canadian and Québec biculturalism should indeed be compared seriously with the situation of Belgium –a country close to our hearts in many ways-. There is much to learn about the way Belgium worked to conciliate liberalism and nationalism early in the nineteenth century. Belgian and Canadian federalisms, the nationalisms of Flanders and Québec, also deserve comparative endeavors.

If we remain on the space of cultural and political nations such as Flanders, then the experience of Québec must be analysed in parallel with those of Scotland and Catalonia, as Montserrat Guibernau and Michael Keating have been teaching us for more than twenty years. This approach is the privileged focus for the work of the two research groups, brilliantly led by Alain-G. Gagnon, to which I belong: Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), and Groupe de recherché sur les sociétés plurinationales (GRSP).

In a course on nationalism I have often given with Louis Balthazar, I encourage students to compare Québec with the romantic and melancholical nations of central and eastern Europe : Poland, Hungary, Czech Republic, Croatia, Serbia and Rumania. Striving to compare apples with apples sometimes requires moving beyond the pathways identified by our predecessors. I do believe that displacing our sight to central and eastern European countries would help us, Quebeckers, to take some distance from a national memory burdened at times by too much self-pity. Interestingly, I could see, in the term papers written by my students, that the theoretical insights of Jocelyn Maclure and of Jocelyn Létourneau on melancholical nationalism and the horizons of expectation of Quebeckers are immensely instructive to better our understanding of the nations of central and eastern Europe.

The comparative horizon can be moved beyond the countries or societies already mentioned. The countries of northern Europe should also be mentioned. They have attracted the attention of scholars such as Henry Milner, Alain Noël and Stéphane Paquin, who have attempted to find the significant others of the Québec model and of our brand of social democracy. For their part, Linda Cardinal and Garth Stevenson have braved the winds and fogs of the Irish Sea to compare the country of James Joyce and its nationalism with their Québec equivalents. Moving across the Channel, Christian Dufour and Mathieu Bock-Côté have pursued a long tradition oriented towards meaningful comparisons with France.  Gérard Bouchard, Guy Lachapelle and Joseph-Yvon Thériault have prefered, in their own studies, the perfumes of Americannness and those of the new societies of the Americas, either to move Québec in its evolution closer to their example, or at times with an invitation to more critical distanciation.

A former colleague of Serge Jaumain at the helm of the International Association of Québec Studies, the German scholar Ingo Kolboom, has insightfully compared Québec with Germany: both societies have inherited much from the work of Herder and from his reflections on cultural and linguistic nationalism, both have been marked by traumatizing historical experiences, the British Conquest and the failure of the 1837-1838 Rebellions in the Québec case, the Thirty Years War and the failure of the Frankfurt Parliament and of the Vormärz of 1848 in the case of Germany. Thinking about a Québec intellectual of the caliber of Fernand Dumont, how not to see the shadow of Herder? We need to remain in Germany to mention the case of Bavaria, a strong ally of Québec in the association of partner-regions which occupies much of the preoccupations of Québec’s  Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. In the summer of 2016 the Premier of Québec, Philippe Couillard, and the Minister responsible for international relations, Christine St-Pierre, will tour Bavaria where they will find a society that joins traditionalism and hyper-modernity, and a partner quite interested by Québec’s intercultural approach seen as a substitute to the model of culture of convergence (Leitkultur). Bavaria would be even more interested by such a move if Québec followed through on its intercultural intentions with the adoption of an official policy. More about this in a further issue of this blog.

Obviously, Ontario, the other Canadian provinces and this “English Canada” made famous by Robert Bourassa in the era of the Meech Lake Accord, represent also traditional others for Québec. François Rocher and Mireille Paquet, among others, have produced insightful studies on this comparative axis, precisely concerning immigration, interculturalism and multiculturalism. Thirty students took my course on nationalism at Université Laval in the Winter of 2016. As I say at the beginning of each term, I hope that the likes of Alexandre Carrier, Dominique Chaloult-Lavoie, Annabelle Fouquet, Ian MacDonald, Mélina Marzaro, Armand Pourashraf, Jeanne Rouillard, Anne-Sophie Robitaille, Gustavo Gabriel Santafé, Katryne Villeneuve-Siconelly, and many others, will still remember twenty-five years down the road. Paul Ricoeur famously insisted that national memory ought to be just and happy. My current students will have learnt that this goal is hard to achieve for countries of central and eastern Europe, as it is for Québec.

In 1982, just as this year, the congress of ACFAS took place at UQAM. I presented my first scientific paper during this congress. There is not much to remember about it… My best remembrances of the 1982 congress include a conversation with the late political scientist Gérard Bergeron, an expert of both political theory and Québec, as we both sat on the steps of what used to be the St-James Cathedral of Montréal, whose vestiges have been integrated to the architectural structure of UQAM. Thinking  back about this conversation, I realized that Bergeron was sixty years-old at the time, about my age today…

In the contemporary humanities and social sciences, openness to the wider world and methodological sophistication create conditions for much deeper comparative endeavors than those which were possible when Bergeron, Dumont and others gave life to the Faculty of Social Sciences at Université Laval, or than those which were discussed at UQAM in 1982 when I was enjoying a nice conversation with the late Bergeron. In our research teams and in our universities, scholars of my generation share their insights with those whose job it will be, tomorrow and in the years to come, to study intelligently Québec society and to find its relevant and significant others: Ariane Blais-Lacombe, Amélie Binette, François Boucher, Èvelyne Brie, Stéphanie Chouinard, Dave Guénette, Jean-François Laniel,Valérie Lapointe-Gagnon, Sébastien Lacroix, Félix Mathieu, Oscar Mejia Mesa,  Jean-Olivier Roy, Jean-Charles St-Louis, David Sanschagrin, Etienne Schmitt, Valérie Vézina, and many others.

If our current graduate students and younger colleagues are as lucky as I was in a different era, they will have much to learn by frequenting the congresses of ACFAS. They will find during those occasions a rich and diversified scientific and intellectual milieu, they will make new colleagues and friends for their whole life-times. And although the main theme or orientation of these congresses is not always related to this, they will make insightful new discoveries every year about Québec society and the ways to compare it. There is always something special in the air during the congresses of ACFAS. I believe it has something to do with the presence of Spring. André Laurendeau used to say that we are deprived of a real Spring, worthy of the name. He was both right and wrong. He was right, in the sense that our Spring has nothing to offer in comparison with the Springs of Nice or those of Barcelona. He was wrong, in the sense that we continue to enjoy the congresses of ACFAS, enabling us to forget, at least a little, about the hardships of Winter, while replenishing our stock of knowledge and of friendship, without neglecting to deepen our comparative understanding of Québec society.

Les anges du matin: quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec?

 

La version anglaise suit/ English version follows

À chaque année, à l’école secondaire de Rochebelle à Québec, des conférenciers s’adressent aux finissantes et finissants de secondaire V dans le cadre de la semaine Alpha-Oméga. Un mois avant les examens de fin d’année, ces conférences permettent aux jeunes de découvrir des idées et des thèmes, de comprendre des enjeux actuels, ou encore de réfléchir à leur avenir. Le mardi 12 avril 2016,  j’ai fait une conférence semblable à une soixantaine de jeunes, parmi lesquels se trouvait mon fils Raphaël. Le titre de la conférence était le suivant : « Quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec?

À l’entrée de la classe, les élèves recevaient un billet où était indiquée l’une des dates suivantes : 1766, 1816, 1866, 1916, 1966, 2066 et 2116. En repassant cette liste, on voit bien qu’une date a été omise, l’an 2016. La date manquante correspond à celle durant laquelle la grande majorité des élèves, pour la plupart nés en 1999, auront 17 ans. J’y reviendrai en conclusion.

Pour un professeur d’université, c’était particulièrement agréable de me retrouver dans une école secondaire dynamique, devant des jeunes qui avaient l’air motivés et intéressés, et qui représentent l’avenir de notre société. Je voyais comme un beau défi de leur parler de questions fondamentales, faisant davantage appel à la philosophie et à la poésie qu’à la science politique.

Pour reprendre une expression de Martin Heidegger, nous sommes projetés dans l’univers.  On ne choisit pas où l’on naît, ni quand on naît. Puis, en paraphrasant  le titre d’un recueil de poèmes de Fernand Dumont, j’ai suggéré aux élèves que je les imaginais comme des anges du matin, dans les premiers temps de ce que l’on doit souhaiter de tout cœur pour elles et pour eux, une belle et longue vie. J’ai senti que plusieurs aimaient cette expression.

Les dates choisies à dessein pour décentrer et déstabiliser les élèves m’ont permis de tracer à grands traits un portrait de l’histoire du Québec. Chaque époque amenant son cortège de problèmes et de défis : de l’insécurité et des angoisses des premières années du régime britannique, à l’aube de l’apprentissage du parlementarisme, aux promesses de la Confédération, aux inquiétudes et aux souffrances de l’époque de la première guerre mondiale, aux espoirs des années de la Révolution tranquille. Pourquoi évoquer, devant des jeunes de 17 ans, les horizons éloignés de 2066 et de 2116? D’autres jeunes auront 17 ans à cette époque, elles et ils devront une partie de leur confort et de leurs libertés aux efforts de ceux qui ont 17 ans aujourd’hui. Passé, présent et avenir sont unis dans la vie d’une communauté nationale.

Quand faut-il avoir 17 ans dans l’histoire du Québec? Pour les jeunes présents à la conférence à l’école secondaire de Rochebelle, et pour toute leur génération, il n’y a qu’une réponse possible : c’est maintenant, en 2016, qu’il faut avoir 17 ans. Il leur revient d’en profiter, de se retrousser les manches, de définir leur projet de vie, et de s’impliquer à fond dans le Québec d’aujourd’hui.

The angels of dawn: when is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec?

Each year in Québec City at De Rochebelle high school, speakers address Grade 11 graduating students during what is called the Alpha-Omega week.  One month prior to final exams, these conferences enable these students to discover new subjects and ideas, to understand current issues, or to reflect upon their own future. On Tuesday, April 12, 2016, I gave such a talk to a group of 60 students that included my son, Raphaël. The title of the talk was as follows: “When is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec?”

Entering into the classroom, students received a piece of paper indicating one of the following dates: 1766, 1816, 1866, 1916, 1966, 2066 and 2116. Rereading this list, one immediately sees that one key year has been omitted: 2016. The missing date corresponds to the one during which the vast majority of students, born in 1999, will get to being seventeen years-old.  I shall come back to this fact in my conclusion.

As a university teacher, I was very happy to spend some time in a dynamic high school, surrounded by youngsters who look interested and motivated. Looking at them, I thought that they were the future of our society. It was a nice challenge to consider fundamental questions with them, backed more by the resources of philosophy and poetry than by those of political science.

One does not choose where one will be born, nor does one select when. Borrowing an expression from Martin Heidegger, we are projected, thrown into the universe. Paraphrasing the title of a collection of poems by the late Fernand Dumont, I suggested to students that I imagined them as angels of dawn, at the beginning of what we have to hope in our heart of hearts for them, a beautiful and long life. I sensed that many liked this expression.

The dates chosen in the presentation sought to decentre and to destabilize students. They also allowed me to present a broad survey of the history of Québec. Each era carried its list of challenges and problems: the anxieties and the insecurity of the first years of the British regime, the first experiences with parliamentarianism, the promises of Confederation, the fears and sufferings of the era of the First World War, the hopes of the years of the Quiet Revolution. Why should the years 2066 and 2116 be even mentioned in such a historical sketch? Other human beings will be seventeen years-old around these dates, and they will owe part of their comfort and of their freedoms to the youngsters of today.  Past, present and future are linked in the life of a national community.

When is the right time to be seventeen years-old in the history of Québec? For those attending the conference at De Rochebelle high school, there is only one answer that makes sense: It is now, in 2016, that one must be seventeen years-old. It is their challenge to use the opportunity, to work hard, to define their life-project, to become enthusiastic participants in the evolving of contemporary Québec.