Guy Laforest

Conférences du printemps 2017 : le passé, le présent et le futur du Canada considérés dans une perspective québécoise

La version en langue anglaise suit dans les prochains jours/ Version in English will follow in the next few days

Il y a quelque 5-6 ans, avec les collègues et amis Alain-G. Gagnon et Eugénie Brouillet, compagnons au sein du Groupe de Recherche sur les Sociétés Plurinationales (GRSP), nous avons imaginé un programme de recherches visant à imprimer une certaine direction intellectuelle aux efforts qui surgiraient immanquablement dans l’espace public québécois et canadien à l’occasion du 150e anniversaire en 2017 de la fondation fédérale du Canada. D’autres collègues de notre groupe, et notamment André Lecours et Johanne Poirier, se sont joints à nous, et nous avons reconfiguré programme de recherches, lequel a donné jusqu’à présent pas mal de fruits :

1-Une anthologie critique sur les constitutions canadiennes antérieures à 1867, publiée aussi bien en français aux Presses de l’Université Laval qu’en anglais chez McGill-Queens :

http://www.pulaval.com/produit/ces-constitutions-qui-nous-ont-faconnes-anthologie-historique-des-lois-constitutionnelles-anterieures-a-1867 et http://www.mqup.ca/constitutions-that-shaped-us–the-products-9780773546073.php#!prettyPhoto

2-Un colloque et un ouvrage revenant sur l’essentielle conférence constitutionnelle d’octobre 1864 à Québec, ouvrage déjà paru aux PUL et en préparation chez McGill-Queen’s :

http://www.pulaval.com/produit/la-conference-de-quebec-de-1864-150-ans-plus-tard-comprendre-l-emergence-de-la-federation-canadienne

3-Un colloque international, préparé d’abord et avant tout par André Lecours, sur la politique constitutionnelle dans les Etats multinationaux :

https://www.mcgill.ca/federalism/files/federalism/2016-october-constitutional_politics.pdf

4-Un autre colloque international, dans lequel Johanne Poirier a joué un rôle-clé avec Alain-G. Gagnon, sur le fédéralisme canadien et son avenir : acteurs et institutions :

http://www.federalism150conference.ca/

Dans les prochaines semaines, je souhaite approfondir la réflexion sur ces thématiques dans le cadre d’une tournée de conférences à Londres, Paris et Barcelone, avant de revenir à Montréal pour participer au Congrès de l’ACFAS, lequel se tiendra à l’Université McGill du 8 au 12 mai 2017. Voici un aperçu de ce programme de conférences et de colloques.

Le 22 avril 2017, dans le cadre du congrès de l’Association britannique des études canadiennes (British Association for Canadian Studies), lequel se tiendra à Canada House du 20 au 22 avril, je prononcerai une conférence récapitulant quelques moments déterminants dans la trajectoire de l’État canadien : les années 1867, 1967, 1982 et 2017. Il y a quelque 20 ans, je me trouvais à Londres pour un colloque semblable, à Stoke-on-Trent, avec mon collègue et ami Daniel Drache de l’Université York, au moment même de la signature de l’Accord du Vendredi-Saint, un véritable traité de paix entre le Royaume-Uni et l’Irlande, entre unionistes et républicains nationalistes de l’Irlande du Nord, symbole d’espoir sur fond d’une tragédie vieille de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles. Au printemps 2017, dans la foulée du référendum sur le Brexit et de l’amorce par le Royaume-Uni des négociations sur une éventuelle sortie de l’Union européenne, nous serons sans doute nombreuses et nombreux à tracer des parallèles entre notre histoire et celle du Royaume-Uni. Lors du colloque savamment organisé par les collègues et amis Alan Hallsworth et Jatinder Mann, je ferai quelques incursions sur ce territoire comparatif. Et je brosserai un tableau interprétatif en creusant chacune des dates, chacune des époques choisies, à partir de la trajectoire personnelle d’un personnage central sur fond de son réseau et de son horizon d’activités : Alexander Galt (1867), André Laurendeau (1967), Pierre-Elliott Trudeau (1982) et Justin Trudeau (2017). Pour consulter le programme de l’ensemble du colloque, voir le lien suivant: https://britishassociationforcanadianstudies.files.wordpress.com/2017/04/bacs-2017-annual-conference-programme-final6.pdf

Le 25 avril, je prononcerai une conférence à Paris, à l’invitation de mon collègue et ami Alain-G. Gagnon, dans le cadre des activités de la Chaire d’études du Québec contemporain (CEQC) de l’Université Paris-III Sorbonne Nouvelle. A Paris aussi il y aura une certaine dimension nostalgique. En effet, il y a quelque 25 ans, j’y faisais, aux mardis de la Revue Esprit et à Sciences Po Paris, des conférences sur Pierre-Elliott Trudeau et le nationalisme. Aurais-je cru possible, à cette époque, que je reviendrais à Paris en 2017 pour parler du 150e anniversaire de la fondation fédérale du Canada, alors que le fils aîné de Pierre-Elliott Trudeau, Justin, serait Premier Ministre du Canada? Je ne le pense pas. Quoi qu’il en soit, le propos de ma conférence du 25 avril est le suivant :

« Le Canada célèbre en 2017 le 150e anniversaire de sa fondation fédérale. Après des réflexions plus générales sur les théories du fédéralisme en général et au Canada en particulier, je vais d’abord essayer dans cette conférence de situer la fondation fédérale de 1867 parmi la pluralité des fondations envisageables pour ce pays complexe qu’est le Canada. Par la suite, je vais réfléchir à la place du fédéralisme dans l’architecture constitutionnelle et dans les politiques publiques au Canada, en prêtant une attention particulière aux conceptions véhiculées par le Premier Ministre du Canada, Justin Trudeau, élu en octobre 2015, et par son homologue québécois Philippe Couillard, élu en avril 2014. » Pour les coordonnées de la conférence, voir le lien suivant: http://www.univ-paris3.fr/conference-publique-de-guy-laforest-sur-reflexions-sur-la-fondation-du-canada-et-sur-l-etat-du-federalisme-en-2017–426556.kjsp

Le 27 avril je ferai une conférence, organisée par ma collègue et amie Maria Jesus Garcia Morales, à la Faculté de Droit de l’Université autonome de Barcelone, sur le campus de Bellaterra en banlieue de Barcelone. Le titre de la conférence est le suivant : « L’experiencia dels referendums Canada-Québec, amb una mirada sobre el referendum de 1995 : entre la teoria i la practica ». Particulièrement depuis la décision du Tribunal constitutionnel espagnol en juillet 2010, taillant en pièces le nouveau statut d’autonomie de la Catalogne, les Catalans et leurs gouvernements successifs essaient, sans succès, d’organiser « à la québécoise », ou encore « à l’écossaise », une consultation référendaire pour prendre la mesure de leur destin par rapport à l’Espagne et à l’Europe.

Je vais en Catalogne depuis 25 ans, je me considère extrêmement chanceux d’avoir ainsi pu découvrir une société qui est un véritable « Autre significatif » pour le Québec, et je m’y suis fait de nombreux amis. J’aborderai les thèmes suivants lors de la conférence du 27 avril : la comparaison dans la longue durée entre les rébellions de l’ère impériale (1837-1838) et celles de l’ère démocratique (les référendums de 1980 et de 1995); la chronologie de l’année 1994-1995, à partir de l’élection du gouvernement de Jacques Parizeau en septembre; l’examen des raisons fortes du projet indépendantiste québécois; les causes de la défaite de l’option souverainiste en octobre 1995; les tendances de l’appui à la souveraineté de 1995 à 2017 (sur la base des travaux de Simon Langlois); l’étude des conséquences du résultat référendaire de 1995 pour la politique canadienne et québécoise; la place des référendums québécois dans la réflexion de la science politique sur la théorie et la pratique de la démocratie (sur la base des travaux des Stephen Tierney, Eric Montigny et Patrick Taillon); finalement, un regard comparatif sur les expériences québécoise, écossaise et catalane. Et j’aurai aussi une pensée pour mon ex-étudiante, la politicienne catalane et espagnole Carme Chacon, figure de proue du Partit Socialiste dels Catalans (PSC), morte tragiquement à Madrid le 9 avril 2017 à l’âge de 46 ans.

De retour au Québec, au début mai, je participerai au congrès de l’ACFAS, lequel se déroulera cette année à l’Université McGill du 8 au 12 mai. J’y organise, avec Amélie Binette et Patrick Taillon, sous l’égide du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), un colloque sur Jean-Charles Bonenfant et l’esprit de la Confédération. Bonenfant (1912-1977) fut un des piliers du droit public à la Faculté de Droit de l’Université Laval, un grand humaniste, et un homme de la transition entre le Québec du régime duplessiste et celui de la Révolution tranquille. Avec Amélie Binette et Patrick Taillon, nous avons construit un ambitieux projet interprétatif autour de sa pensée et de son travail, incluant un séminaire-témoignages avec des gens qui ont travaillé avec lui, lequel s’est tenu à l’Assemblée nationale du Québec le 19 décembre 2016, le colloque de l’ACFAS, une exposition qui se tiendra en collaboration avec l’équipe de Stéphanie Bois-Houde à la bibliothèque des sciences humaines de l’Université Laval à l’automne 2017, et finalement une anthologie critique des principaux travaux de Bonenfant. Voici le texte annonçant le colloque sur le site internet de l’ACFAS :

« Le colloque Jean-Charles Bonenfant et l’« esprit » de la Confédération vise à rendre hommage, de manière dialogique et critique, à ce pionnier de l’étude des institutions politiques et à favoriser la diffusion de son œuvre. Ce titre, qui n’est pas sans rappeler l’« esprit des lois » de Montesquieu, réfère à l’article qu’il a publié en 1963 dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, soit « L’esprit de 1867 », dans lequel il a réfléchi sur les ambitions et les objectifs des Pères de la Confédération. Cet article met l’accent sur ce qui a constitué, à bien des égards, le fil conducteur de l’œuvre de Jean-Charles Bonenfant : l’étude des idées, des acteurs et des institutions issues de la Constitution de 1867.

Le colloque cherche ainsi à revisiter l’œuvre de Bonenfant et à analyser ses liens avec les événements de 1867 afin d’assurer une compréhension plus approfondie du Canada d’hier et d’aujourd’hui. Il s’insère d’ailleurs dans un projet plus large, multiplateforme, qui, par le biais de trois modes de diffusion — une anthologie, une exposition et un colloque —, vise à faire découvrir le regard dualiste, nuancé et critique qu’a su construire Jean-Charles Bonenfant sur le pacte de 1867.

Sous une forme apparentée au séminaire et au « cercle de lecture », une quinzaine de conférenciers viendront, à partir des textes les plus marquants de l’œuvre de Bonenfant, expliquer leur perspective sur les institutions, les acteurs, le contexte sociopolitique ou les objectifs de la Confédération de 1867.

Le colloque réunira des spécialistes contemporains chargés d’examiner en profondeur le contenu de ses travaux scientifiques. Chacun de ces chercheurs invités sera « responsable » de présenter, puis de commenter un article significatif de Bonenfant et traitant d’une question dont le conférencier est lui-même spécialiste au sein de la communauté scientifique.

En provenance de plusieurs disciplines (droit, science politique, histoire, sociologie et philosophie), les conférenciers porteront un regard croisé sur les écrits de Bonenfant et offriront à cet événement un caractère interdisciplinaire qui rend possible une analyse systématique et inédite de l’œuvre de l’un des plus importants spécialistes des institutions du Québec.

Plus qu’un simple bilan, le colloque Jean-Charles Bonenfant et l’« esprit » de la Confédération permettra de dégager de nouvelles perspectives en revisitant ces travaux à la lumière des évolutions subséquentes du fédéralisme canadien et en identifiant des pistes ou des hypothèses de recherche qui, bien qu’abordées dans cette œuvre, restent encore à approfondir près de 40 ans après son décès. »

Outre Amélie Binette, Patrick Taillon et moi-même, les collègues suivants seront conférencières ou conférenciers au colloque de l’ACFAS, les 9-10 mai au pavillon Burnside Hall (1B39) : Johanne Poirier, Jean Leclair, Valérie Lapointe-Gagnon, Daniel Weinstock, Noura Karazivan, Eugénie Brouillet, Marc Chevrier, Martin Pâquet,Éric Bédard, Jacques Beauchemin, François-Olivier Dorais, Sylvio Normand.

Jean-Charles Bonenfant a écrit certains de ses textes les plus fondamentaux sur le Canada autour de 1967, alors que le pays s’apprêtait à célébrer le centenaire de sa fondation fédérale. Bonenfant éprouvait beaucoup de respect pour les principaux acteurs politiques des grandes conférences du XIXe siècle, à Charlottetown, Québec et Londres. Toutefois, il ne les idéalisait pas démesurément. On trouve, dans la pensée de Bonenfant, un sain équilibre entre idéalisme et réalisme. Je m’inspirerai de lui lors de chacune des conférences que je prononcerai en Europe ce printemps. Au fond, nous pourrions faire de Bonenfant un membre honoraire de nos équipes de recherche…

 

D’un geste d’inhumanité à un renforcement de notre commune humanité

Une version en langue anglaise suit le texte en français/ A version in English follows the text in French

Il y a environ un an, je commençais à écrire des billets sur ce blogue. Dans la foulée des événements tragiques du 29 janvier 2017 au Centre culturel islamique de Québec, lesquels ont coûté la vie à au moins six personnes tout en en déchirant plusieurs autres, j’actualise ici le premier billet, qui était intitulé « L’éducation, la liberté et le sens de la vie ».

Pourquoi chercher un sens à la vie, alors qu’il pourrait ne pas y en avoir ? Notre présence sur la terre est d’une navrante brièveté. Elle laisse l’infinité du temps tout à fait imperturbable. Devant l’immensité de l’univers, l’espace de notre ville, fût-elle magnifique, celui de notre province, fût-elle distincte, et celui de notre pays, fût-il le meilleur, paraissent insignifiants. Face à ce vide de sens, la vie peut sembler absurde.

Comme le rappelait en 2003 Jean Grondin, dans un bel essai sur le sens de la vie, l’être humain se singularise du fait qu’il ne se contente pas de cette double absurdité dans le temps et dans l’espace. Dans le langage, dans la culture, en société, l’être humain dépasse ce vide en ne restant pas seul, en dialoguant avec d’autres personnes, en les aidant à trouver un sens à leur vie, à identifier leur voie propre, à accomplir leur liberté. La quête du sens de la vie appartient à l’agir humain libre. Elle est un beau et vaste chemin, marqué souvent par de douloureux apprentissages.

Chaque matin, au Québec comme partout au Canada et ailleurs dans le monde, des milliers de personnes se lèvent tôt pour faire leur part dans la grande aventure de l’éducation. Ils partent vers la maternelle, l’école, le collège ou l’université, pour aller former, transmettre, responsabiliser, émanciper. J’appartiens à cette famille de pédagogues, d’éducatrices et d’éducateurs qui essaient de triompher de l’absurdité en aidant des jeunes à trouver des phares sur les mers parfois tourmentées de la vie, à épanouir leur liberté en la balisant, à découvrir pour eux-mêmes des projets de vie nobles et porteurs.

L’éducation à la liberté et au sens de la vie est l’affaire de tous les artisans de la transmission. Toutefois, je crois profondément que ce qui caractérise l’ensemble de nos disciplines dans les humanités et les sciences sociales, c’est d’être au cœur des interrogations fondamentales sur le sens de la vie et sur l’importance de l’éducation et la compréhension de ses tâches, aussi lourdes que complexes dans nos sociétés. Pour plusieurs d’entre nous, ces tâches sont devenues encore plus difficiles depuis le 29 janvier.

À l’Université Laval, comme pédagogues et comme êtres humains, nous sommes bouleversés par le drame qui s’est produit dimanche et par ses suites. L’une des victimes, Khaled Belkacemi, était un collègue brillant et estimé. Le présumé auteur était l’un de nos étudiants. Comment réagir à un tel geste d’inhumanité ? Comment, péniblement, remettre un peu plus de sens dans nos vies ? La vigile de la soirée du 30 janvier a commencé à donner de belles réponses à ces questions. Répondre à tout cela par des paroles et des gestes d’amitié, de solidarité et d’affection envers toutes celles et ceux qui sont nos sœurs et nos frères en humanité, et en donner un peu plus, beaucoup plus, à nos sœurs et nos frères de la communauté musulmane. Et après les premiers jours, persévérer sur ce chemin.

From a gesture of inhumanity to a reinforcement of our common humanity

Following the tragic events that took place at the Islamic Cultural Centre in Québec City on January 29, 2017, which claimed the lives of at least six people while damaging the ones of many others, I republish here with some modifications the first entry published last year on my blog, entitled « Education, freedom and the meaning of life ».

Why bother debating the meaning of life, for it appears there is none? Our presence on earth is regretfully quite brief. It fails to disturb the mighty infinity of time. Considering the immensity of the universe the space of our city, however magnificent, the one of our province, although distinct, and the space of our country, arguably the best one, pale into insignificance.

As Jean Grondin noted in 2003, in his thoughtful essay on the meaning of life, what distinguishes human beings is the fact that they do not content themselves with this double absurdity in time and space. In the realms of language, culture and society, human beings bypass this void by refusing to remain alone, through dialogue with other people, helping them find meaning to their own lives, identifying their own paths, accomplishing their respective freedoms. The quest for the meaning of life belongs to free human agency. It is a beautiful and vast avenue, although marked at times by painful experiences.

Every single morning in Québec, as elsewhere in Canada and around the world, thousands of people wake up early to do their share in the great adventure of education. They leave for various daycare centres, schools, colleges, universities, where they will strive to form, transmit, foster responsibility and emancipate the minds of a new generation.  I belong to the family of teachers who attempt to triumph from absurdity by helping young people find beacons on the often tumultuous seas of life, emancipate their freedom while disciplining it, discover noble life projects.

Educating towards freedom and the meaning of life is the business of all artisans of transmission. In this endeavor, one encounters difficulties at all levels. I strongly believe that what characterizes our disciplines in the humanities and social sciences is the fact that they are at the centre of key interrogations on the meaning of life, on the horizons and limits of freedom, at the centre also of fundamental reflections on the nature and burdens of education in our societies. For many of us, these tasks have become even more difficult following last Sunday’s events.

At Université Laval, as human beings and as teachers, we are devastated by last Sunday’s drama and by its consequences for so many lives. One of the victims, Khaled Belkacemi, was a brilliant and esteemed colleague. The purported author was one of our students. How should we react to such a gesture of inhumanity ? How can we, step by step, put meaning back into our lives ? The vigile which took place on January 30 has started to give beautiful answers to these questions. We should respond by gestures of friendship, of solidarity and of affection towards all our sisters and brothers in humanity, and to give a little more of this, in fact much more of this, to our sisters and brothers from the Muslim community. And after the first few days, we should persevere on this path.

Qu’est-ce que le Canada? Réponse à Luis Moreno

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Qu’est-ce que le Canada? Réponse à Luis Moreno

 I-Introduction

 L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis stimule la réflexion de beaucoup de journalistes et d’intellectuels dans le monde à propos des différences entre les États-Unis et le Canada, de même qu’entre Donald Trump et le Premier Ministre du Canada, Justin Trudeau. Alors que Trump est militariste, conservateur et sexiste, alors qu’il tient un discours hostile à l’immigration et aux approches scientifiques en matière de changements climatiques, Justin Trudeau est un pacifiste et féministe auto-proclamé, un enthousiaste promoteur du multiculturalisme, un libéral de gauche et son pays est un leader internationalement reconnu sur les thématiques environnementales. Récemment, un des plus importants quotidiens britanniques, The Guardian, se demandait si le Canada n’était pas en voie de devenir le premier État postnational, sans véritable ancrage identitaire (https://www.theguardian.com/world/2017/jan/04/the-canada-experiment-is-this-the-worlds-first-postnational-country). Le quotidien britannique pouvait s’appuyer sur un discours d’ailleurs prononcé à Londres par Justin Trudeau en novembre 2015, vantant la diversité profonde du pays comme force fondamentale du Canada, à peine un mois après son élection le soir du 15 octobre 2015 (http://pm.gc.ca/eng/news/2015/11/26/diversity-canadas-strength. Notons par ailleurs que ces réflexions se déploient en 2017, l’année où le Canada consacre beaucoup de ressources à célébrer le 150e anniversaire de sa fondation fédérale en 1867 (http://canada.pch.gc.ca/fra/1468262573081).

Il n’est pas surprenant, dans ce contexte, de voir l’un des plus réputés politologues de l’Espagne et du monde, Luis Moreno, approfondir les mêmes thèmes, dans un pays obnubilé par la question catalane comme le Canada l’a été pendant longtemps à propos de la question québécoise. Dans un article reproduit sur academia.edu (https://www.academia.edu/30928080/Canad%C3%A1_sin_identidad_se_vive_mejor), Moreno ne se trompe pas en voyant dans la nomination récente de Ahmed Hussen, né en 1975 et réfugié au Canada dans des circonstances difficiles en provenance de Somalie, comme Ministre de l’Immigration du Canada, un bel exemple du leadership canadien en matière de diversité. Depuis plus de vingt-cinq ans, des chercheurs comme Will Kymlicka et Keith Banting, en philosophie et en science politique, ont offert un leadership semblable dans le monde des humanités et des sciences sociales (voir notamment le « Multiculturalism Index » – http://www.queensu.ca/mcp/home-. Dans son article, Luis Moreno ne tombe pas dans les banalités à propos de la nature post-nationale du Canada contemporain. Néanmoins, le titre donné à son article laisse entendre, dans un contexte particulier, que le Canada serait un pays dénué de racines identitaires, chose qui, même au vingt-et-unième siècle, me paraît encore fausse. J’ai donc senti le besoin de reprendre ici, en les adaptant, des réflexions qui, sur diverses plateformes, sont au cœur de mon activité comme professeur au département de science politique de l’Université Laval depuis 1988.

 

II-Colosse de la géographie, État, nation, pays bilingue et multiculturel

Alors commençons notre voyage sur la route de l’identité du Canada. Ce pays est d’abord un colosse de la géographie, opinait jadis le regretté politologue Gérard Bergeron, dans Le Canada français après deux siècles de patience, un essai rédigé pour l’opinion française en 1967, dans les temps tumultueux de la visite du général de Gaulle. Colosse, certes, ajouterai-je, mais aussi un géant aux pieds d’argile, obnubilé par sa fragilité et son insignifiance face aux États-Unis d’Amérique, la plus grande puissance militaire, économique et culturelle de l’histoire de l’humanité. L’élection de Donald Trump aura ravivé ce sentiment de vulnérabilité.

Le Canada est aussi un État indépendant, fier de proclamer sa normalité dans le système stato-national issu du traité de Westphalie de 1648. Toutes les élucubrations proférées sur la mondialisation et les technologies de communication n’ont pas réussi à remettre en cause le rôle de l’État comme acteur premier de la vie internationale. Depuis le référendum québécois d’octobre 1995, ayant vacillé dans son existence même, l’État canadien fait de l’hyper-activisme dans tous les réseaux multilatéraux. Le Canada ne s’est jamais autant assumé comme État indépendant qu’au cours des deux dernières décennies. J’ajouterais que, peut-être, au cours des mêmes décennies, aucun autre pays ne s’est autant intéressé au Canada que l’Espagne de Luis Moreno, obsédée par sa propre fragilité face aux diverses menaces catalanes. Il s’agissait de montrer que se profilait, derrière cet État canadien, un vrai pays, et parfois même le meilleur des pays. Que ne ferait-on pas pour une épithète, au Canada comme en Espagne?

Concédons l’État et le pays. Qu’en est-il de la nation? Nous voici parvenus à l’un de ces carrefours où le débat sur l’identité du Québec rejoint celui sur la nature du Canada. Il serait facile de s’emballer et de ne parler que de cela. Mais résistons, résistons, car selon moi, l’essentiel est ailleurs. La majorité des Canadiens pense que le Canada est une nation. La majorité des Québécois croit que le Québec est une nation. Tous les sondages récents s’entendent sur ces questions. À propos du nombre de nations sur le territoire canadien, le débat est vif: aux partisans du monisme et à ceux de la dualité s’ajoutent les gens qui rappellent que le Canada compte aussi 653 nations autochtones. Dans la foulée du rapport de la Commission vérité et réconciliation du Canada (http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=891),le gouvernement de Justin Trudeau a d’ailleurs fait du dialogue de nation à nation et de la réconciliation avec les peuples autochtones l’une de ses priorités les plus essentielles pour les quatre prochaines années. Proposons une autre figure identitaire en guise de compromis: le Canada est un paradis, celui des cogitations sur la nation…

Les diplomates canadiens partent donc à l’étranger avec le portrait officiel de l’État, propageant l’identité bilingue et multiculturelle du pays. On doit à André Laurendeau, mort en juin 1968, le combat spirituel qui a mené à l’avènement du bilinguisme sous la gouverne de Pierre-Elliott Trudeau, le père de notre premier ministre actuel. L’histoire peut parfois être résumée à grands traits: pas de multiculturalisme sans le bilinguisme, et ni l’un ni l’autre sans le rôle historique du Québec en général et de Montréal en particulier. Gérard Bergeron, toujours lui, y revenait inlassablement dans l’ouvrage cité: le Québec est le centre de gravité géographique et historique du Canada. Telle est la beauté de l’affaire et le cœur du problème.

III-Régime parlementaire, monarchie, fédération, démocratie libérale

L’identité politique du Canada passe aussi par le système parlementaire de Westminster, lequel nous rattache au droit public britannique, à la Révolution glorieuse de 1688-1689 et à plusieurs traditions médiévales anglaises. Je dis souvent à mes étudiants que Locke, Burke, Durham, Acton et Mill sont leurs ancêtres. Qui dit parlementarisme britannique s’empresse d’y adjoindre la monarchie constitutionnelle. Depuis les premières heures du régime britannique en 1763, la vie politique au Canada se décline à l’ombre de la monarchie. Et cela ne changera pas de sitôt, car le principe monarchique appartient depuis 1982 aux catégories constitutionnelles dont l’amendement requiert l’unanimité. Sujets de Sa Majesté, nous le sommes et nous le resterons. À moins que…

Depuis 1867, le Canada est une fédération, un regroupement extensible de territoires britanniques en Amérique du Nord. C’est cet anniversaire qui est célébré comme la véritable fondation du pays par le gouvernement dirigé par Justin Trudeau en 2017 (pour un panorama plus global sur les diverses fondations du Canada, voir un texte sur mon blogue, https://guylaforest.com/2016/05/15/reflexions-sur-la-fondation-du-canada/).Nous avons tous appris cela à l’école: au cœur de la doctrine fédérale se trouve le principe de la souveraineté partagée, et l’article 92 de la Loi constitutionnelle de 1867 représente la charte des droits et compétences des provinces. Nos maîtres, au Québec, négligeaient souvent, à tort, l’article 91, qui précisait les pouvoirs de l’État central… Notons au passage que l’étude du fédéralisme est devenue l’un des parents pauvres de notre vie intellectuelle, paradoxe supplémentaire au pays des deux solitudes (au Canada anglophone, la génération des Ronald Watts, Richard Simeon et Peter Leslie n’a pas encore été remplacée; pour un aperçu de la recherche sur le fédéralisme au Québec, voir un livre sous la direction d’Alain-G. Gagnon, Le fédéralisme canadien contemporain (http://www.pum.umontreal.ca/catalogue/le-federalisme-canadien-contemporain), et voir aussi un de mes articles, « The Meaning of Canadian Federalim in Québec : Critical Reflections », Revista d’estudis autonomics i federals,numéro 11, octobre 2010, p.11-56).

Le Canada est aussi une démocratie libérale. À défaut d’y exercer sa souveraineté, quoi qu’en pensent les chantres du trudeauisme de première génération, le peuple y jouit de droits et de protections démocratiques qui ont notamment trait au droit de vote et à la régularité des élections représentatives. La nature libérale du régime, propre au pragmatisme britannique, a été consolidée et altérée depuis 1982 par l’entrée en vigueur de la Charte canadienne des droits et libertés (http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/const/page-15.html). Ce document propose un équilibre original entre droits individuels et droits collectifs, permettant au Canada d’être une «société distincte» dans le monde des démocraties libérales. Toutefois, cet équilibre doit s’appliquer de manière symétrique à la grandeur du Canada, y compris au Québec. C’est le pendant rigide et doctrinaire de la noblesse de la Charte.

IV-Décolonisation, résidus impériaux

Jadis, ne l’oublions pas, le Canada fut aussi une colonie. En fait, toute l’histoire du Canada au XXe siècle se résume à un processus lent, graduel et systématique de décolonisation. Les principales étapes furent les suivantes: les conférences de 1897 et 1901 à Londres, où Wilfrid Laurier s’opposa à la reconfiguration centralisée de l’empire; le statut de Westminster en 1931, lequel octroya à l’État canadien la pleine souveraineté pour la politique étrangère et la défense du territoire; l’abolition en 1949 de la procédure d’appel au comité judiciaire du Conseil privé à Londres, faisant ainsi de notre Cour suprême un véritable tribunal de dernière instance; enfin, la réforme de 1982, qui ramena au Canada le plein contrôle sur la formule d’amendement de la Constitution. La boucle était bouclée. Les chapitres impériaux ou coloniaux de notre histoire, selon la perspective, étaient terminés. L’étaient-ils vraiment? Cette lancinante question m’accompagne depuis quelques années, et je voudrais clore cette réflexion sur la nature du Canada en en faisant voir les contours généraux.

Au temps des débats sur la fondation fédérale du Canada, en 1865, John A. Macdonald avait précisé la nature des rapports entre l’empire, le Dominion canadien et les provinces de la fédération. Plus libre que les colonies ne l’avaient été antérieurement, le Dominion n’en demeurait pas moins, sur certaines questions essentielles (l’initiative et la prépondérance dans la coordination politique, la politique extérieure et la défense, les tribunaux, les pouvoirs d’urgence et la suprématie juridique), assujetti à l’autorité de l’empire. Selon lui, les provinces se trouvaient sur les mêmes questions, face au Dominion, dans la même position que celui-ci face à l’empire. En 2017, l’ex-Dominion du Canada, devenu pays complètement indépendant, n’est plus assujetti au principe impérial dans ses relations avec Londres. J’estime toutefois qu’à maints égards, les provinces canadiennes restent dépendantes de ce principe dans leurs rapports avec Ottawa. C’est cette dimension essentielle de notre vie politique qui me semble avoir été négligée par les herméneutes de l’identité ces dernières années, au Canada même comme dans l’Espagne de Luis Moreno et ailleurs dans le monde. Étayons l’argument avec quelques exemples.

Quel principe régit l’organisation du pouvoir judiciaire au Canada? C’est Ottawa, à l’initiative du seul premier ministre fédéral, qui nomme les juges des cours supérieures et d’appel de toutes les provinces, sans oublier les magistrats de la Cour suprême. En la matière, les provinces sont totalement assujetties à l’autorité d’Ottawa. La logique opérationnelle du pouvoir judiciaire est impériale.

Comment fonctionne la coordination fédérale-provinciale au Canada? Le premier ministre de l’État central convoque, sur une base ad hoc, des conférences fédérales-provinciales qu’il est le seul à présider et dont il a la responsabilité de préparer l’ordre du jour. Au pouvoir de 2006 à 2015 Stephen Harper a décidé, de manière totalement arbitraire, de ne convoquer aucune rencontre semblable. Cela appartenait à ses prérogatives. Il est juste de reconnaître que Justin Trudeau a changé cela depuis 2015, en organisant au moins deux rencontres formelles avec ses homologues des provinces et des territoires. Toutefois, comme au temps de Stephen Harper, cela relève de l’ordre des réalités discrétionnaires. Au Canada, la coordination entre les différents gouvernements est encore organisée selon des règles empruntées à la Conférence impériale de la fin du XIXe siècle. Sa logique opérationnelle ne saurait être autre qu’impériale.

De tels résidus impériaux, et il y en a d’autres blottis dans notre droit, ont créé une culture politique, un esprit objectif dans les mœurs bureaucratiques au pays: le gouvernement «senior» se trouve à Ottawa; ses partenaires «junior», autant de succursales, sont les provinces et les territoires. André Laurendeau avait trouvé une fort jolie expression pour décrire les bureaucrates professant une telle idée: les «Outaouais supérieurs»…

V-Conclusion

On l’aura compris, l’identité politique du Canada est fort complexe. Je ne prétends d’ailleurs pas avoir épuisé le sujet. Je ne suis pas entré en dialogue avec la Cour suprême du Canada, laquelle avait donné sa propre réponse en ce qui a trait à l’identité politico-constitutionnelle du pays dans son Renvoi sur la sécession du Québec en 1998, en faisant ressortir une architecture fondée sur quatre principes : fédéralisme, démocratie, constitutionnalisme et primauté du droit, et respect des droits des minorités (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/fr/item/1643/index.do).

Toutefois, en ce début d’année 2017, alors que beaucoup de gens au Canada comme ailleurs dans le monde sont en train de réfléchir au sens de l’expérience politique canadienne (à titre d’exemple, la conférence de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill sur l’exceptionnalisme canadien, les 9-10 février 2017 (https://www.mcgill.ca/misc/fr),pour mieux la comprendre en elle-même, mais aussi, comme je crois le décoder dans le cas de la propre trajectoire de pensée de mon collègue et ami Luis Moreno en Espagne, pour s’en servir comme exemple pour engager des réformes ou des changements dans leur propre pays, j’ai cru pertinent d’offrir ce tableau complémentaire fondé sur mon propre enracinement et des connaissances accumulées au fil des ans.

What is Canada? Reply to Luis Moreno

The accession to power of Donald Trump in the United States has stimulated a lot of thinking, from journalists and intellectuals around the world, about the differences between the United States and Canada, with a lot of emphasis on the dissimilarities between Trump and the Canadian Prime Minister, Justin Trudeau. Whereas Trump is widely considered as being sexist, militaristic and conservative, moreover hostile to immigration and to scientific approaches with regards to climate change, Trudeau is a self-proclaimed feminist, pacifist, an enthusiastic promoter of multiculturalism, as well as an internationally recognized leader on environmental topics. Recently, a major article appeared in the pages of one of the top newspapers in the United Kingdom, The Guardian, suggesting that Canada may be the first post-national state, without any essential anchoring on matters regarding identity (https://www.theguardian.com/world/2017/jan/04/the-canada-experiment-is-this-the-worlds-first-postnational-country). The British newspaper could certainly base itself on a speech that Justin Trudeau made in London in late November 2015, affirming that diversity is the real foundation of Canada’s strength (http://pm.gc.ca/eng/news/2015/11/26/diversity-canadas-strength). We should note that these discussions occur in 2017, a year in which Canada is dedicating a lot of resources to the celebration of the 150th anniversary of the federal founding of the country (http://canada.pch.gc.ca/eng/1468262573081).

In such a context, it is altogether not too surprising that one of the most widely acclaimed political scientists of Spain and of the world, Luis Moreno, has recently chosen to write about Canada and Justin Trudeau, in a country, Spain, that has been in the last few years as obsessed with the Catalan question as Canada has been, for quite some time, with the Québec question. Moreno is surely right when he writes that the recent elevation of Ahmed Hussen, a refugee born in Somalia in 1975 who arrived in Canada in very difficult circumstances, to the position of federal Minister of Immigration, as a great example of Canada’s leadership in matters of diversity (https://www.academia.edu/30928080/Canad%C3%A1_sin_identidad_se_vive_mejor). For more than twenty-five years scholars such as Keith Banting and Will Kymlicka, in the fields of political science and philosophy, have offered similar leadership with the approaches of the humanities and of the social sciences (see, for instance the “Multiculturalism Index” (http://www.queensu.ca/mcp/home). In his own article, Luis Moreno resists to the usual banalities about the post-national nature of contemporary Canada. Nevertheless, the title given to his article suggests that Canada is a country without roots with regards to identity, something which I consider still untrue as our twenty-first century marches forward. I have thus felt the need to reproduce here, with some efforts at adaptation to the current context, some reflections that have been central to my work on a variety of platforms ever since my arrival in the department of political science at Université Laval in 1988.

II-Colossus of geography, state, nation, bilingual and multicultural country

So let us embark on this journey searching for the identity of Canada. This country is first and foremost a giant of geography, as explained by the late Laval political scientist Gérard Bergeron in his book, Le Canada français après deux siècles de patience (French Canada after two centuries of patience), an essay written for French public opinion around 1967, in the tumultuous times of Charles de Gaulle’s famous trip to Québec and Canada. Indeed Canada is a colossus with around 10 million square kilometers, but it is also a giant with feet of clay, obsessed by its precariousness and its insignificance vis-à-vis the United States of America, the greatest military, economic and cultural power in the history of humankind. The presidency of Donald Trump seems to have revived this sense of vulnerability.

Canada is also an independent state, proud to proclaim its normalcy in the nation-state system that emerged following the Treaty of Westphalia in 1648. All the nonsense about the transformative power of globalization and of information technologies has not displaced the state as primary actor in the international system. Ever since the second Québec sovereignty referendum in 1995, which saw Canada vacillating about the very idea of its existence, the Canadian state has been hyper-active in all multilateral networks. Never has Canada done more to confirm the world of its presence as an independent state as in the past two decades. And over that time frame, no other country has paid more attention to Canada than Luis Moreno’s own Spanish kingdom, obsessed by its own fragility under the various threats coming from Catalonia/Catalunya. The Canadian and Spanish states have worked tremendously hard to obtain, and keep, the recognition of their peers in the world of democratic states.

Beyond the idea that Canada is a colossus of geography, we have so far argued that, beyond doubt, it is a state and a country. Is Canada a nation? We have reached one of those junctures where the question about the nature of Canada meets the question about the nature of Québec. All recent polls here clearly demonstrate that the majority of Canadians consider that Canada is a nation, and that the majority of Quebeckers consider that Québec is also a nation. Things would be made more complex if we investigated about reciprocity in this matter. And things are indeed, infinitely more complex, if we add that 653 aboriginal communities also claim to be nations in Canada. In the aftermath of the Report of the Truth and Reconciliation Commission of Canada, the government of Justin Trudeau has stated that the establishment of a nation-to-nation partnership with the aboriginal peoples of Canada one of its essential priorities for the next four years (http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=890). On the matter of nationhood, we could agree on some kind of compromise: Canada is a real paradise for reflections about national identity…

Canadian diplomats thus travel abroad with an official portrait about the nature of the land as a bilingual and multicultural country. We owe to André Laurendeau, who died in early June 1968, the spiritual struggle that led to the establishment of official bilingualism under the first government of Pierre-Elliott Trudeau in 1969. The unfolding of this specific chapter in Canadian history can be synthesized as follows: no multiculturalism in 1971 without bilingualism in 1969, and neither one nor the other without the historical role of Québec in general , of Montréal in particular. Gérard Bergeron never tired of repeating the point in the aforementioned essay: Québec remains the historical and geographical centre of Canada. This is the heart of the matter and the knot of the problem.

III-Parliamentary regime, monarchy, federation, liberal democracy

The political identity of Canada is also unmistakenly connected with the Westminster parliamentary system, which links us to British public law, with the Glorious Revolution of 1688-1689 and with many English medieval traditions since the Magna Carta of 1215. I often repeat to my students that Locke, Burke, Durham, Acton, Dicey, Bagehot and Mill are their true ancestors. The idea of British parliamentarianism is obviously linked with the institution of constitutional monarchy. Ever since the very first hours of the British regime in 1763, Canadian political life is taking place under the shadow of the monarchy. And this is not about to change, for the monarchical principle belongs, since 1982, belongs to the category of matters whose amendment requires unanimous provincial consent. Unless….

Since 1867, Canada is also a federation, an ever-extending grouping of British territories in North America. It is precisely this anniversary that is being celebrated in 2017as the true founding of Canada by the current majority Liberal government led by Justin Trudeau (for a more general discussion about the diverse foundings of Canada, see an entry on my blog (https://guylaforest.com/?s=r%C3%A9flexions+sur+la+fondation+du+Canada). In Québec, we were all learning this at school: at the heart of the federal doctrine is the principle of shared sovereignty, and article 92 of the 1867 constitution represents the charter of the autonomy of provinces. Our teachers tended to neglect article 91, which detailed the vast list of powers of the central government… It is sad to note that the study of federalism has been over the last decade somewhat neglected in Canadian English-speaking universities, a supplementary paradox in the land of the two solitudes (the generation of the late Ronald Watts, Richard Simeon and Peter Leslie has still not been replaced; for a good example of federalism scholarship in Québec , see the book edited by Alain-G. Gagnon, Contemporary Canadian Federalism (http://www.utppublishing.com/Contemporary-Canadian-Federalism-Foundations-Traditions-Institutions.html), and see also one of my articles, “The Meaning of Canadian Federalism in Québec: Critical Reflections”, Revista d’estudis autonomics I federals, number 11, October 2010, p.11-56).

Liberal democracy  also belongs to the heart of Canadian political identity. Although the people fails to be sovereign in this country, whatever the disciples of the first Trudeau may proclaim, citizens have enjoyed liberal rights, and this even before the 1982 constitutional reform, along with juridical guarantees (the safeguards of the rule of law), and other democratic and voting rights. The liberal nature of the regime, connected by British pragmatism, was altered and consolidated by the enshrinement of the Canadian Charter of Rights and Freedoms in 1982 (http://laws-lois.justice.gc.ca/eng/const/page-15.html). This document proposes an original equilibrium between individual and collective rights, as has been argued over the years by political philosophers such as Charles Taylor, Will Kymlicka and James Tully. This special balance distinguishes Canada from the United States in the world of liberal democracies. However, it is a balance that must symmetrically apply to Québec as well as to all other provinces. Such is the rigid and doctrinary side of our otherwise noble Charter of Rights and Freedoms.

IV-Decolonization and imperial remnants

In bygone times, less we forget about this, Canada was also a colony. Actually, the whole history of Canada in the twentieth century can be regarded as a gradual, long and systematic process of quiet decolonization, whose key moments were the following ones: the Colonial Conferences of 1897 and 1901 in London, where Wilfrid Laurier steadfastly opposed the centralized reconfiguration of the Empire; the 1931 Statute of Westminter, which provided the Canadian state with full sovereignty over matters of defence and foreign affairs; the establishment of Canadian citizenship in 1947 and the abolition two years later of the procedure of appeal to the Judiciary Committee of the Privy Council in London, making our Supreme Court the real tribunal of last resort, and, finally, the reform of 1982 which gave Canada  full control of its constitutional amending formula. With this last change, this long chapter appeared to be over. Was it really? This troubling question has preoccupied me for a number of years. Thus, I shall complete this presentation about the nature of Canada with some supplementary comments about it.

In 1865, at the time of our key debates about the federal founding of Canada,  John A. Macdonald had specified what was, in his understanding, the nature of the relationships between the Empire, the Canadian Dominion and the newly established provinces of the federation. Freer than the colonies taken separately had been before, the Dominion remained nevertheless on some key matters (initiative and supremacy in policy coordination, foreign policy and defence, emergency powers and judicial interpretation) subordinate to the authority of the Empire. According to Macdonald provinces were, clearly in similar matters and in many other respects, in the same position of subordination vis-à-vis the Dominion and then vis-à-vis the Empire. In 2017, the former Dominion of Canada, having matured into a fully independent country, has severed all relations of subordination towards London. However, I believe that a similar observation cannot be made with regards to the relations between the provinces and the central government of the Canadian federation (which has taken, lately, the habit of calling itself THE government of Canada). It is this essential dimension of our political life that, according to me, has been neglected by the interpreters of identity in Canada, in Luis Moreno’s Spanish Kingdom and elsewhere in the world.

Which legal principle presides to the organization of the judiciary branch of government in Canada? Considering that Ottawa, at the initiative of the federal Minister of Justice and, ultimately, of the Prime Minister himself, Justin Trudeau, nominates ALL judges of the Superior courts and ALL judges of the appellate courts of all provinces, as well as ALL judges of the Supreme Court, it is logical to deduce that, in the matter, provinces are totally subordinated to the central government. The organizational logic at work is, indeed, imperial.

How does federal-provincial-territorial coordination work in Canada? The Prime Minister of the central state decides, in a purely ad hoc manner, whether or not federal-provincial-territorial should be formally organized. If his or her discretionary judgment leads him or her to do organize such a conference, the agenda is established centrally and unilaterally and, moreover, the federal Prime Minister is the sole president of such conferences. In power between 2006 and 2015, Stephen Harper decided not to organize any of these conferences. This decision also belonged to the realm of his arbitrary capacities. It is only fair to recognize that the new Prime Minister since early November 2015, Justin Trudeau, has organized at least two such conferences, maintaining however all the other administrative dimensions of the institution. In Canada, in the end, coordination between levels of government remains organized following the rules of the imperial conference of the nineteenth century.

These most obvious imperial remnants, along with the others that are hidden at the margins of our legal sphere, have created a political culture, an objective spirit to speak in Hegelian terms, that has penetrated at the heart of the bureaucratic operations of the central state, seeing Ottawa as the only “superior” government, with the provinces seen as its “junior” partners. André Laurendeau in his time had coined a nice expression to summarize such a state of mind; he called the central bureaucrats, “Superior Ottawans”…

V-Conclusion

Readers will have understood that the political identity of Canada is indeed quite complex. Moreover, in no way do I claim to have exhausted the topic. I have not even entered into a dialogue with the Supreme Court of Canada, which gave its own answer about the political and constitutional identity of the country in 1998, in its own Reference on the Secession of Québec (http://scc-csc.lexum.com/scc-csc/scc-csc/en/item/1643/index.do). In this key judgment, the court argued that four principles represented the foundations of such an identity: federalism, democracy, constitutionalism and the rule of law, and finally respect for the rights of minorities.

However, in the first few weeks of 2017, as many people in Canada and elsewhere are preparing to think hard about the meaning of the Canadian political experience (for instance at the February 2017 Conference of the McGill Institute for the Study of Canada in Montréal -https://www.mcgill.ca/misc/events/conference- and at the April 2017 conference of the British Association of Canadian Studies in London -https://britishassociationforcanadianstudies.org/conference/), certainly in order better to understand it for its own sake, but also, as I believe it is the case for my colleague and friend Luis Moreno in Spain, to use it as an example to foster changes in one’s own country, I thought it pertinent to offer the remarks I have presented here, on the basis of my own understanding of and experiences with, the history and politics of Canada.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parcours de liberté d’une féministe critique et rebelle: Diane Lamoureux à L’Université Laval, 1986-2016

La version anglaise suit la version en langue française/English version follows text in French

I-Introduction

J’approfondis ici, dans ce premier billet sur mon blogue en 2017, l’hommage que j’ai rendu à mon amie et collègue Diane Lamoureux en décembre dernier, alors que le département de science politique de l’Université Laval lors de son souper de Noël soulignait son départ à la retraite, comme celui d’ailleurs d’un de mes meilleurs anciens professeurs, Gérard Hervouet.

II-Hommage à une collègue et amie

Je ne vais pas quantifier bêtement (combien de livres, d’articles, de cours, de thèses dirigées, etc..) la carrière de Diane Lamoureux, mais plutôt donner une idée de sa trajectoire intellectuelle et universitaire d’ensemble. Je commencerai, de manière un peu ironique car Diane Lamoureux, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas toujours du côté des traditions, par la situer un peu dans les traditions de notre département et de notre faculté.  Il y a quelque vingt-cinq ans, nos collègues Raymond Hudon et Réjean Pelletier publiaient un ouvrage collectif pour honorer la carrière d’un des fondateurs de notre département, Léon Dion. Le titre du livre était le suivant : L’engagement intellectuel : mélanges en l’honneur de Léon Dion (https://www.pulaval.com/produit/lengagement-intellectuel-melanges-en-lhonneur-de-leon-dion). Parler de la carrière de Diane Lamoureux, sur cet horizon, ce sera donc parler des engagements sociaux, politiques et intellectuels d’une féministe radicale dans le Québec d’après la Révolution tranquille et dans le monde. Je ne suis pas sûr, par ailleurs, que Diane Lamoureux reprendrait cette formule du fondateur de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, le père dominicain Georges-Henri Lévesque, selon qui la liberté venait aussi de Dieu. Toutefois, je crois qu’elle se retrouverait d’emblée dans cette autre formule de notre fondateur, affirmant la nécessité de lutter conjointement pour la liberté de la culture et pour la culture de la liberté. Je soulignerai ici que dans son dernier livre, Les possibles du féminisme : Agir sans « Nous », Diane Lamoureux définit précisément le féminisme comme étant essentiellement un parcours de liberté (p.10). Cette idée d’un parcours de liberté me semble être le leitmotiv de l’ensemble de la carrière de Diane Lamoureux, laquelle se décline comme un engagement déterminé, théorique mais aussi pratique, pour la liberté des femmes, mais pas uniquement pour elles, pour l’autonomie et contre tous les totalitarismes (notamment avec Hannah Arendt). Liberté, autonomie, libération, émancipation, tels sont les maîtres mots du premier faisceau sémantique, ou registre conceptuel, de l’œuvre de Diane Lamoureux,  que je considère comme un travail exemplaire d’approfondissement de l’inspiration initiale du père Lévesque. Dans ce registre conceptuel, l’œuvre de Diane Lamoureux est l’une des plus belles et des plus fortes produites en sciences sociales à l’Université Laval et dans l’ensemble du Québec au cours des 50 dernières années.

Diane Lamoureux n’en a jamais fait mystère, le lieu d’où elle parle est le féminisme. Elle le dit clairement dans son dernier livre :

 

« Si j’avais à faire un bilan de mes interventions militantes et de mes préoccupations intellectuelles, je dirais que mon ancrage se situe dans le féminisme, un féminisme qui essaie de lutter contre toutes les formes de domination et d’oppression. Cela m’a amenée à militer également dans d’autres lieux que le mouvement des femmes, mais sans jamais perdre de vue les perspectives féministes. » (p.19)

Outre un premier registre conceptuel ou faisceau sémantique autour de la liberté et de l’autonomie, la trajectoire de Diane Lamoureux recèle de mon point de vue au moins quatre autre registres ou faisceaux semblables. Dans un deuxième temps, donc, sur le terrain de la militance sociale, où celles et ceux qui la côtoient reconnaissent ses habiletés de stratège et de tacticienne, faisant preuve d’une clairvoyance redoutable dans l’action. Qui s’y frotte s’y pique! Les mots-clés sur ce terrain sont les suivants : luttes, tensions, combats, affrontements, opposition, contestation rébellions, révoltes, dissidences. Dans un troisième temps, dans le contexte de ses réflexions et de ses pratiques autour de la démocratie, dans un champ où en disciple d’Hannah Arendt elle a cherché à cerner le sens du jugement, de la raison, en contexte politique. Les mots-clés dans ce champ sont les suivants : démocratie, citoyennes/citoyens, engagement, sphère publique, agir ensemble, représentation, délibération, participation. Dans un quatrième temps, autour de ses propres perspectives indignées comme citoyenne et comme être humain, toujours de mauvaise humeur devant l’injustice sous toutes ses formes. Les mots-clés sur cet horizon sont les suivants : exploitation, oppression, répression, marginalisation, absence de pouvoir, violence, sexisme, racisme, discrimination, autoritarisme, totalitarisme, impérialisme, colonialisme. Et puis, de manière plus englobante, comme professeure d’université, Diane Lamoureux a travaillé plus de trois décennies en science politique, à partir de son ancrage dans un féminisme critique, radical et rebelle. Les mots-clés de son engagement professoral sont les suivants : pensée politique, philosophie et théorie politiques, histoire intellectuelle, histoire des idées politiques, études des mouvements sociaux, féminisme, théorie critique. Comme théoricienne/historienne des idées politiques ancrée dans le féminisme, Diane Lamoureux s’intéresse à un très vaste éventail de théoriciennes et de militantes, de Christine de Pizan, à Simone de Beauvoir et Idola Saint-Jean, de Rosa Luxembourg à Hannah Arendt et Françoise Collin, sans négliger les travaux récents des Carole Pateman, Nancy Fraser et Iris Marion Young. Les citations qui suivent donnent un aperçu de la pertinence contemporaine, de la sensibilité et de l’humanité profonde de ses réflexions :

III-Citations

« Notre propre « printemps érable » au Québec a d’abord été un printemps, c’est-à-dire une saison des renouveaux, où une partie de la jeunesse québécoise a proclamé « nous sommes avenir » et a fait un accroc majeur non seulement à la gangue néolibérale qui nous étouffe, mais surtout à la torpeur qu’entretient la classe politique. » (Faire place à l’avenir, p.26)

« Arendt peut aussi nous inspirer avec son principe de pluralité. Celui-ci ne renvoie pas qu’au pluralisme des idées ou qu’au relativisme des valeurs, mais à la capacité de chacun et de chacune de penser et de prendre sa responsabilité à l’égard du monde tout en tenant compte du fait que nous ne sommes pas seuls à l’habiter et que c’est avec nos semblables, et non à leur encontre, qu’il importe de le façonner. La pluralité nous invite à cultiver autant l’esprit de la rébellion que celui de la discussion. Elle invite à penser par soi-même, sans se contenter du prêt-à-penser, mais aussi à argumenter et à écouter ce que les autres ont à nous apporter. » (Faire place à l’avenir, p.27).

« C’est en expérimentant concrètement le plaisir de l’action concertée et en voyant l’enrichissement que cela apporte à nos vies que nous serons à même de soutenir l’intérêt pour le politique. Utopie? La démocratie est une construction qu’il faut reprendre sans cesse, nécessairement imparfaite et inachevée. Mais le rêve permet de ne pas se contenter du médiocre. » (Renouveler la culture politique, p.22).

« Lutte contre les différentes formes d’assujettissement, promotion de l’autonomie individuelle et collective des femmes, dénonciation des injustices, revendication de droits, le féminisme ne peut se contenter de faire inclure des femmes au sein des élites et constitue, aujourd’hui comme hier, un projet révolutionnaire. Rien de ce qui concerne le vivre ensemble des êtres humains ne lui est étranger. »  (Les possibles du féminisme, p.10).

IV-Conclusion

Les machos de l’ordre patriarcal encore établi, les forces anonymes du marché, les classes dominantes, anciennes et nouvelles, n’ont qu’à bien se tenir. La militante Diane Lamoureux, appuyée sur sa pensée rebelle et dorénavant émancipée de sa charge de travail universitaire, sera de toutes les luttes citoyennes, comme théoricienne du féminisme radical, praticienne de la démocratie directe, solidaire de celles et ceux qui résistent dans la société contemporaine, toujours aussi fougueuse pour dénoncer la criminalisation de la contestation, la culture du viol sous toutes ses formes, la pathologisation des marges.

La pensée de Diane Lamoureux? Un féminisme de liberté, rebelle et critique, et un imaginaire d’espoir, dans un monde toujours plus complexe qui a bien besoin et de l’un et de l’autre en 2017. Le dernier mot lui appartient :

« Ainsi, tel Virgile pour Dante, Hannah Arendt peut nous aider à trouver notre voix et à explorer des voies de changement, à développer un langage et des outils pour nous orienter dans un monde dont il est encore possible de faire émerger la beauté en dépit des ravages de nombreux systèmes d’oppression. Chaque fois que nous pensons et agissons ensemble, si minuscules que soient les espaces que nous dégageons, nous créons une part d’humanité qu’il nous incombe de laisser se déployer » (Faire place à l’avenir, p.27).

 

V-Suggestions bibliographiques

Voir d’abord la page de Diane Lamoureux sur le site du département de science politique de l’Université Laval : https://www.pol.ulaval.ca/?pid=225

I-Sélection de livres :

Les possibles du féminisme : agir sans « Nous », Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2016, 277 p.

 Le trésor perdu de la politique : espace public et engagement citoyen, Ecosociété, Montréal, 2013, 112 p.

Pensées rebelles : autour de Rosa Luxembourg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2010, 200 p.

L’amère patrie : féminisme et nationalisme dans le Québec contemporain, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2001, 181 p. Disponible en ligne sur le site des Classiques des sciences sociales, http://classiques.uqac.ca/contemporains/lamoureux_diane/entre_feminisme_nationalisme/entre_feminisme_nationalisme.html

Diane Lamoureux et Michel Duquette, Les idées politiques de Platon à Marx, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1993, 480 p.

Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 1989, 195 p.

Fragments et collages : essai sur le féminisme québécois des années 70, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 1986.

II-Sélection d’articles et de chapitres

Faire place à l’avenir, Relations, numéro 784, p.26-27. (Accessible en ligne via le portail érudit (https://www.erudit.org/

« Retrouver la radicalité du féminisme, Possibles, XXXVIII (1),été 2014, p.57-70; en ligne, http://redtac.org/possibles/files/2014/07/vol38_no1_s1p1_Lamoureux.pdf

« Renouveler la culture politique »,Relations, numéro 756, 2012, p.20-22. (Accessible en ligne via le portail érudit https://www.erudit.org/

« Le féminisme comme théorie critique en histoire des idées politiques », dans Dalie Giroux et Dimitrios Karmis (dir.), Ceci n’est pas une idée politique, Presses de l’Université Laval, Québec, 2013, p.313-330.

« Féminisme et démocratie libérale : un rapport paradoxal, dans Martin Breaugh et Francis Dupuis-Déri (dir.), La démocratie au-delà du libéralisme : perspectives critiques, Athéna, Montréal, 2009, p.139-157.

The freedom journey of a critical and rebel feminist : Diane Lamoureux at Université Laval, 1986-2016

I-Introduction

I seek to deepen here, as I make the first entry of the new year on my blog, a tribute I paid to my colleague and friend Diane Lamoureux a month ago, upon the occasion of the Christmas dinner held by the community (faculty and staff) of Université Laval’s  department of political science, marked by the retirement of Professor Lamoureux and by the one as well of one of the best of my former teachers, Gérard Hervouet.

II-Homage to a colleague and friend

I am not going to quantify mechanically (how many books, articles, supervised theses, etc…) Diane Lamoureux’s career. Rather, I shall attempt to provide a comprehensive overview of her academic and intellectual trajectory. I shall begin in a somewhat ironical manner by placing her work in the context of the traditions of our department of political science and of our faculty of social sciences, for Diane Lamoureux, it is a strong understatement to say so, is infrequently in favour of upholding traditions. Some twenty-five  years ago two of our colleagues, Raymond Hudon and Réjean Pelletier, edited a book to honour one of the founders of our department, Léon Dion. The title of the book was as follows: L’engagement intellectuel: mélanges en l’honneur de Léon Dion (https://www.pulaval.com/produit/lengagement-intellectuel-melanges-en-lhonneur-de-leon-dion). Characterizing Diane Lamoureux’s career on such a horizon thus requires to speak about the social, political and intellectual engagements of a radical feminist in post-Quiet Revolution Québec and in the world. Besides, I am not sure Diane Lamoureux would claim as her own this formula of the founder of our faculty of social sciences, Dominican Father Georges-Henri Lévesque, when he said that freedom also comes from God. However, I believe she would be more comfortable with another expression of our founder, when he affirmed the necessity of struggling jointly for the freedom of culture and for the culture of freedom. In her last book, “Les possibles du féminisme: agir sans “nous””, Diane Lamoureux precisely defines feminism as a journey towards freedom (p.10). I consider this idea of a journey of freedom as the leitmotiv of Diane Lamoureux’s whole career, considered as a determined engagement, theoretical as well as practical, for the freedom of women, but also for the liberty of all human beings, for the promotion of autonomy against all totalitarianisms (on the side, among others, of Hannah Arendt). Freedom, autonomy, liberation, emanc ipation, those are the key words forming the first major conceptual cluster in the political thought of Diane Lamoureux, that I regard as an exemplary deepening of the initial inspiration of our founder. In the constellation of this conceptual cluster, her work stands on top of everything that has been produced in our university, and across Québec, in the last 50 years.

Diane Lamoureux has always made crystal clear that feminism is  the place from which she is speaking. She says so explicitly in her last book:

« Si j’avais à faire un bilan de mes interventions militantes et de mes préoccupations intellectuelles, je dirais que mon ancrage se situe dans le féminisme, un féminisme qui essaie de lutter contre toutes les formes de domination et d’oppression. Cela m’a amenée à militer également dans d’autres lieux que le mouvement des femmes, mais sans jamais perdre de vue les perspectives féministes. » (p.19)

« If I had to make a summary of my activities as a militant and of my intellectual preoccupations, I would say that my anchor has been in the contours of feminism, a feminism that attempts to struggle against all forms of domination and oppression. This has led me to become involved in other battles than the fight on behalf of women, but while never forgetting feminist perspectives.”

Beyond a first conceptual cluster around notions such as liberty and autonomy, I believe that Diane Lamoureux’s career has contained at least four other such clusters. The second cluster belongs to the world of social activism, where most people acting with her recognize her lucidity as a strategist and as a tactician, always extremely clearsighted. Those who happened to be on her path paid the price! The key words on this terrain are as follows: struggles, tensions, fights, combats, opposition, contestation, rebellions, dissent. The third cluster deals with the contexts of her reflections and of her practices around democracy, in a field where, as a disciple of Hannah Arendt, she has attempted to decipher the meaning of judgment, of practical reason. The key words in this configuration are the following ones: democracy, citizenship, citizens, engagement, public sphere, acting together, representation, deliberation, participation. The fourth cluster belongs to the universe of her sense of indignation, as a citizen and as a human being,  always in a bad mood when confronting injustice in all its forms. The key words on this horizon are the following ones: exploitation, oppression, repression, marginalization, powerlessness, violence, sexism, racism, discrimination, authoritarianism, totalitarianism, imperialism, colonialism. Finally, to sum it all,  Diane Lamoureux has labored for more than three decades in the academic discipline of political science, from the faithful perspective of her anchor in a critical, radical and rebellious feminism. The key words or expressions of her academic engagement have been the following ones: political theory, political philosophy, intellectual history, history of political ideas, feminism, critical theory. As a theoretician and a historian of political ideas, she has been involved with the thought and practices of vast array of historical figures, from Christine de Pizan to Idola Saint-Jean and Simone de Beauvoir, from Rosa Luxemburg to Hannah Arendt and Françoise Collin, without neglecting the recent works of Carole Pateman, Nancy Fraser and Iris Marion Young. The following quotes, hopefully, will  provide readers with a glimpse of the contemporary relevance of her work, of its sensibility and of its profound humanity:

 

 

 

III-Quotes

« Notre propre « printemps érable » au Québec a d’abord été un printemps, c’est-à-dire une saison des renouveaux, où une partie de la jeunesse québécoise a proclamé « nous sommes avenir » et a fait un accroc majeur non seulement à la gangue néolibérale qui nous étouffe, mais surtout à la torpeur qu’entretient la classe politique. » (Faire place à l’avenir, p.26)

« Arendt peut aussi nous inspirer avec son principe de pluralité. Celui-ci ne renvoie pas qu’au pluralisme des idées ou qu’au relativisme des valeurs, mais à la capacité de chacun et de chacune de penser et de prendre sa responsabilité à l’égard du monde tout en tenant compte du fait que nous ne sommes pas seuls à l’habiter et que c’est avec nos semblables, et non à leur encontre, qu’il importe de le façonner. La pluralité nous invite à cultiver autant l’esprit de la rébellion que celui de la discussion. Elle invite à penser par soi-même, sans se contenter du prêt-à-penser, mais aussi à argumenter et à écouter ce que les autres ont à nous apporter. » (Faire place à l’avenir, p.27).

« C’est en expérimentant concrètement le plaisir de l’action concertée et en voyant l’enrichissement que cela apporte à nos vies que nous serons à même de soutenir l’intérêt pour le politique. Utopie? La démocratie est une construction qu’il faut reprendre sans cesse, nécessairement imparfaite et inachevée. Mais le rêve permet de ne pas se contenter du médiocre. » (Renouveler la culture politique, p.22).

« Lutte contre les différentes formes d’assujettissement, promotion de l’autonomie individuelle et collective des femmes, dénonciation des injustices, revendication de droits, le féminisme ne peut se contenter de faire inclure des femmes au sein des élites et constitue, aujourd’hui comme hier, un projet révolutionnaire. Rien de ce qui concerne le vivre ensemble des êtres humains ne lui est étranger. »  (Les possibles du féminisme, p.10).

Note that I am not providing here complete translations of these quotes. However, here are translations of the last sentences of the two penultimate quotes:

“Utopia? Democracy is but a construction that should be regularly renewed, necessarily imperfect and unfinished. The idea of such a dream is that we should never content ourselves with mediocrity…. Today as yesterday, feminism remains a revolutionary project. Nothing that pertains to the common life of human beings is stranger to it.

IV-Conclusion

The machistas of the perennially established order, the anonymous forces of the market, the dominant classes, old and new, have been duly warned. Diane Lamoureux, the forceful militant, anchored in the rebelliousness of her thought, and moreover liberated from her teaching and other academic obligations, shall be present in all struggles involving citizenship issues, both as a theoretician of radical feminism and as a practitioner of radical democracy, in solidarity with all those who resist in contemporary society, denouncing passionately the criminalization of contestation, the culture of rape in all its forms, the pathologization of margins.

The political thought of Diane Lamoureux? A feminism of freedom, at once rebellious and critical, and a social imaginary of hope, in a world ever more complex that requires both, now more than ever in 2017. She should have the last word:

« Ainsi, tel Virgile pour Dante, Hannah Arendt peut nous aider à trouver notre voix et à explorer des voies de changement, à développer un langage et des outils pour nous orienter dans un monde dont il est encore possible de faire émerger la beauté en dépit des ravages de nombreux systèmes d’oppression. Chaque fois que nous pensons et agissons ensemble, si minuscules que soient les espaces que nous dégageons, nous créons une part d’humanité qu’il nous incombe de laisser se déployer » (Faire place à l’avenir, p.27).

« Thus, as Virgil did for Dante, Hannah Arendt can help us to find our own voice and to explore avenues of change, to develop a language and tools capable of orienting us in a world where it remains possible to act so as to facilitate the emergence of beauty, despite the ravages of numerous systems of oppression. Each time that we think and act together, however minuscule the spaces we liberate may appear, we do create a part of humanity whose duty of ours it is to encourage its deployment.”

V-Bibliographical orientation

`Readers should first go to Diane Lamoureux’s personal homepage, on the website of Laval’s department of political science : https://www.pol.ulaval.ca/?pid=225

I-A selection of books :

Les possibles du féminisme : agir sans « Nous », Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2016, 277 p.

 Le trésor perdu de la politique : espace public et engagement citoyen, Ecosociété, Montréal, 2013, 112 p.

Pensées rebelles : autour de Rosa Luxembourg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2010, 200 p.

L’amère patrie : féminisme et nationalisme dans le Québec contemporain, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2001, 181 p. Available on line, http://classiques.uqac.ca/contemporains/lamoureux_diane/entre_feminisme_nationalisme/entre_feminisme_nationalisme.html

Diane Lamoureux et Michel Duquette, Les idées politiques de Platon à Marx, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1993, 480 p.

Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 1989, 195 p.

Fragments et collages : essai sur le féminisme québécois des années 70, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 1986.

II-A selection of articles and chapters

Faire place à l’avenir, Relations, numéro 784, p.26-27. (Available on line via the Erudit platform, (https://www.erudit.org/

« Retrouver la radicalité du féminisme, Possibles, XXXVIII (1),été 2014, p.57-70; on line, http://redtac.org/possibles/files/2014/07/vol38_no1_s1p1_Lamoureux.pdf

« Renouveler la culture politique »,Relations, numéro 756, 2012, p.20-22. (Available on line via the érudit platform, https://www.erudit.org/

« Le féminisme comme théorie critique en histoire des idées politiques », in Dalie Giroux and Dimitrios Karmis (dir.), Ceci n’est pas une idée politique, Presses de l’Université Laval, Québec, 2013, p.313-330.

« Femenismos singulares y femenismos plurales », in Patricia Batista Rodriguez y Carla Rodriguez Gonzalez, Nacion, diversidad y genero: perspectivas criticas, Anthropos Editorial, Barcelona, 2010, p.41-63.

“The Paradoxes of Québec Femenism”, in Stéphan Gervais, Christopher Kirkey and Jarrett Rudy (ed.), Québec Questions, Oxford University Press, Oxford, 2010.

« Féminisme et démocratie libérale : un rapport paradoxal, in Martin Breaugh and Francis Dupuis-Déri (dir.), La démocratie au-delà du libéralisme : perspectives critiques, Athéna, Montréal, 2009, p.139-157.

 

 

 

Le moment autochtone en politique canadienne

La version en langue anglaise suit/Version in the English language follows

Je souhaite développer dans ce billet l’idée voulant que l’accession de M. Justin Trudeau à la fonction de Premier Ministre du Canada à l’automne 2015 inaugure une nouvelle ère dans la politique du pays, que j’appellerai tout simplement le moment autochtone. J’ai vraiment pris conscience de cette réalité à la fin mai 2016 à Calgary, alors que je participais à une activité organisée conjointement par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC) et par la Fédération des sciences humaines du Canada, dans le cadre du programme « Imaginer l’avenir du Canada/Imagining Canada’s Future ». L’activité prenait la forme d’une grande question : « Quels effets la quête de ressources naturelles et d’énergie aura-t-elle sur la société canadienne et la place qu’occupe le Canada à l’échelle mondiale? » (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/society-societe/community-communite/ifca-iac/02-natural_resources-ressources_naturelles-fra.aspx). Avant d’aller plus loin dans le rappel du sens de cette activité, voici quelques remarques sur le contexte contemporain en politique canadienne, de même que sur la situation globale de la problématique autochtone au Canada et dans le monde.

Durant la campagne électorale menant à la formation d’un gouvernement majoritaire par le Parti libéral du Canada à l’automne 2015 le chef de ce parti, M. Justin Trudeau, répéta souvent que s’il était élu, il ferait du processus de réconciliation de nation à nation avec les peuples autochtones du Canada l’une des principales priorités de son gouvernement. Dans le Discours du Trône lu par le Gouverneur-Général du Canada, M. David Johnston, le 3 décembre 2015, le sérieux des intentions de M. Trudeau est confirmé dans le passage qui suit :

« La force du Canada réside entre autres dans nos expériences communes, dans la diversité qui inspire notre pays et le monde, et dans la façon dont nous nous traitons mutuellement. Parce qu’il s’agit de la bonne marche à suivre et aussi d’une façon de stimuler la croissance économique, le gouvernement rétablira la relation de nation à nation entre le Canada et les peuples autochtones, une relation fondée sur la reconnaissance des droits, le respect, la coopération et le partenariat. Entre autres mesures, le gouvernement collaborera à la mise en œuvre des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, lancera une enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, et travaillera avec les Premières Nations afin que chaque enfant d’une Première Nation reçoive une éducation de qualité » (http://discours.gc.ca/sites/sft/files/discours_du_trone.pdf).

Cette orientation précise donnée à la politique canadienne survient quelque 10 ans après l’adoption de la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones (http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_fr.pd), déclaration à laquelle l’ancien gouvernement fédéral canadien, dirigé par M. Stephen Harper, adhéra en 2010. Cela se produit aussi en relation de cohérence avec la reconnaissance des droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones du Canada dans la Loi constitutionnelle de 1982 (articles 25 et 35), laquelle enchâssait dans la loi fondamentale des principes que la Cour suprême du Canada avait commencé à élaborer dans l’arrêt Calder en 1973, donnant ainsi un sens contemporain aux obligations fiduciaires de la Couronne britannique et de celle du Canada envers les peuples autochtones découlant directement de la Proclamation Royale britannique de Georges III en 1763.

Dans le cadre de son programme de subventions permettant de faire la synthèse de connaissances dans un domaine donné, le CRSHC avait soutenu dans les mois précédant le congrès de Calgary les projets d’une vingtaine de chercheurs qui seraient éventuellement rassemblés pour un forum national d’une journée, structuré autour des rapports des auteurs et rendu dynamique par une série de conférences en plénière. À titre de président-élu de la Fédération des sciences humaines du Canada, on me demanda donc le premier juin 2016 de faire la synthèse des travaux de la journée. Les paragraphes qui suivent résument cet effort. Après cette synthèse, j’essaierai d’ajouter des dimensions philosophiques, historiques, politiques et scientifiques utiles pour la compréhension des particularités de l’actuel moment autochtone en politique canadienne.

Éléments de réflexion et de synthèse au terme du forum national de Calgary

Les activités organisées tout au long de la journée sur la base des différentes études produites par des chercheures et chercheurs financés par le CRSHC peuvent être résumées, selon les notes que j’ai pu prendre dans les différents ateliers et lors des plénières, en faisant ressortir les dimensions suivantes :

1-Tout le monde s’entend pour insister sur la nécessité de travailler en s’appuyant sur des principes normatifs clairs et cohérents. Dans le contexte historique et politique contemporain du Canada, l’orientation normative suivante s’est imposée tout au long de la journée : nous devons absolument partager les terres de ce pays dans le respect, de façon consensuelle et responsable, et tout cela à la lumière de l’hospitalité dont ont fait preuve pendant de nombreux siècles les peuples autochtones au Canada et partout en Amérique. On trouve une belle réflexion sur cet enjeu fondamental qu’est l’hospitalité dans le livre du philosophe basque et espagnol, Daniel Innerarity (https://www.pulaval.com/produit/ethique-de-l-hospitalite).

2-Comme Alain-G. Gagnon et Jean-Charles St-Louis viennent de le rappeler dans leur livre sur les conditions du dialogue dans le Québec d’aujourd’hui,  il peut parfois être ardu de réunir toutes les préconditions pour un dialogue fructueux entre des partenaires, particulièrement lorsqu’existent de très grandes asymétries de pouvoir entre elles et entre eux (https://www.quebec-amerique.com/livres/collections/biographies-idees/debats/les-conditions-du-dialogue-au-quebec-2228.htm). Dans un tel contexte néanmoins, il faut résister aux dichotomisations et aux simplifications monolithiques qui opposeraient d’un côté une Autochtonéité en quelque sorte esssentialisée, et de l’autre côté l’Occident, la Couronne ou tout simplement le Canada. Un véritable dialogue fructueux entre les partenaires au Canada doit commencer par la reconnaissance de la diversité interne, du pluralisme intrinsèque aux uns et aux autres.

3- Sur toutes les questions environnementales, à propos des réflexions sur les changements climatiques et les diverses sources énergétiques nous aurions toutes et tous intérêt, nous les citoyennes et citoyens de ce pays, à exiger la collaboration réelle et suivie de la part de l’ensemble de nos gouvernements, que ce soit à l’échelle autochtone, fédérale, provinciale, territoriale ou municipale. Il est totalement inadmissible que ces gouvernements puissent s’ignorer les uns les autres.

4-Nous devons absolument être irréprochables à propos des faits. Sur l’ensemble des questions à l’ordre du jour du forum national, les titulaires des subventions sur le développement des connaissances du CRSHC ont montré que les meilleures recherches doivent bien faire ressortir toutes les informations pertinentes, en fournissant des éclairages à la société et en préparant le terrain pour des politiques publiques judicieuses. Sur la base des notes colligées lors de différentes séances, je fournirai deux exemples de tout cela. La professeure Paule Halley, de la Faculté de Droit de l’Université Laval, a établi qu’il y avait 14 régimes distincts en matière de droit forestier au Canada, sans tenir compte des différents régimes légaux liant les peuples autochtones. Quant à Bonnie Campbell et à ses collègues de la Faculté de Droit et de Science Politique de l’UQAM, elles ont montré que ce qui caractérisait l’industrie minière, c’était une certaine forme d’absence sélective de l’État, peu importe que l’on se situe à l’échelle fédérale, provinciale ou territoriale. Dans le contexte de très fortes asymétries de pouvoir, cela mène trop souvent selon elles à des décisions qui, la plupart du temps, s’éloignent des intérêts des communautés locales et autochtones.

5-Nous nous devons d’être modestes. Comme le rappela la Juge-en-Chef de la Cour suprême du Canada lors de sa propre intervention dans le cadre de la série Voir Grand à Calgary, le 30 mai 2016, le parcours du Canada vers davantage de réconciliation et de reconnaissance est loin d’être achevé. Selon elle, un tel parcours passe nécessairement par le renforcement d’une culture de l’inclusion dont les premiers linéaments doivent être jetés par les citoyennes et les citoyens sur une base individuelle, avant que l’on passe aux communautés, aux diverses associations de la société civile, et finalement avant de rejoindre tous les paliers de nos institutions gouvernementales (parlements, conseils des ministres et tribunaux).

Dans une des séances consacrées à la pensée politique lors des rencontres organisées par l’Association canadienne de science politique à l’occasion du congrès de Calgary Afsoun Afsahi, une étudiante au doctorat à l’Université de la Colombie-britannique (UBC), en s’appuyant à la fois sur les théories normatives et sur les méthodes quantitatives, a finement exploré l’ensemble des préconditions menant à des délibérations réussies. Au-delà des conditions formelles, explorées par exemple par le philosophe allemand Jürgen Habermas, elle a insisté sur l’importance d’une volonté réciproque préalable à délibérer. Tandis que de son côté Friderike Spang, également étudiante au doctorat mais dans son cas à l’Université Western (London, Ontario), travaillant également dans le domaine de la démocratie délibérative, s’est penchée sur l’identification et la compréhension des divers éléments menant à des compromis équitables. Bien qu’elle en soit demeurée à des considérations théoriques, sa réflexion n’était pas sans rappeler l’extraordinaire vitalité de la sphère politique allemande sur toutes ces questions, particulièrement à l’échelle des grands partis politiques fédéraux. Au lendemain d’élections fédérales par exemple, on entend souvent parler de la capacité à faire des compromis et de la volonté en la matière des différents partis. La langue allemande se sert du mot suivant pour résumer tout cela : « Kompromissfähigkeit ». Au Canada, dans les délibérations des différents partenaires avec les peuples autochtones, une telle capacité sera bien nécessaire, et nous aurions intérêt à mieux étudier la culture politique de la République fédérale allemande à cet égard.

Le CRSHC et la Fédération font des choses extraordinaires ensemble, tout au long de l’année, et en particulier durant le congrès annuel. Cela inclut des forums comme celui d’aujourd’hui sur l’énergie et les ressources naturelles, la série de conférences Voir Grand, sur la colline parlementaire à Ottawa, lors du congrès et partout au pays, le Programme d’aide à l’édition savante, généreusement financé par le CRSHC, lequel appuie plus d’une centaine de livres par année depuis quelque 75 ans, sans oublier les Prix du Canada qui récompensent les meilleurs livres et le formidable concours « J’ai une histoire à raconter », lequel donne la parole à 25 étudiantes et étudiants parmi les meilleurs qui obtiennent l’appui du CRSHC. Partenaires dans le passé et le présent, les deux organismes le seront aussi dans la durée.  À court terme, cela prendra la forme de l’opérationnalisation des nouveaux plans stratégiques du CRSHC et de la Fédération, couvrant la période 2016-2020.

Le CRSHC et la Fédération travailleront donc ensemble sur la route inachevée de la réconciliation avec les peuples autochtones du Canada. Appuyant les réflexions de la Juge-en-Chef de la Cour suprême du Canada Beverley McLachlin dans sa conférence de Calgary (http://congres2016.ca/programme/evenements/McLachlin), le philosophe québécois de l’Université McGill, Charles Taylor, rappelle souvent que dans ce voyage de la réconciliation et de la reconnaissance, il faut trouver une formule honorable pour toutes les couches de la diversité profonde du Canada, pour refléter les dimensions bilingue, fédérale, multiculturelle et plurinationale de notre communauté.

Quand un gouvernement choisit d’établir une priorité, dans les symboles comme dans l’orientation des politiques publiques, le reste du système politique continue de s’activer. Quel sera le sens du moment autochtone en politique canadienne pour le fédéralisme? Contrairement à son prédécesseur Stephen Harper, Justin Trudeau est parvenu en quelques mois à rétablir le dialogue et à tenir des rencontres régulières avec les dirigeants des provinces et des territoires. Ceux-ci d’ailleurs, tiendront la réunion du Conseil de la Fédération à Whitehorse, au Yukon, de 20 au 22 juillet 2016 (http://www.pmprovincesterritoires.ca/fr/). Souhaiteront-ils aborder l’actualité de la question autochtone? Justin Trudeau, quant à lui, y a fait référence de manière oblique dans un important discours prononcé à Londres en décembre 2015, lorsqu’il a proclamé que la diversité constitue la principale force du Canada tout en insistant principalement sur l’expérience de l’immigration (http://pm.gc.ca/fra/nouvelles/2015/11/26/la-diversite-force-du-canada). Au Canada, la politique des symboles, c’est l’affaire de la Ministre du Patrimoine canadien, Madame Mélanie Joly. Elle est responsable de tout ce qui entoure l’identité canadienne et les langues officielles, y compris la préparation des commémorations du 150e anniversaire de la fédération canadienne en 2017 (http://www.pch.gc.ca/fra/1266037002102/1265993639778#). Le rendez-vous de 2017 interpellera aussi la société distincte québécoise approfondissant son propre projet national. On surveillera avec intérêt le positionnement du gouvernement de Philippe Couillard face au moment autochtone en politique canadienne. Toutes ces questions interpellent directement le travail d’une équipe de recherche à laquelle je suis fier d’appartenir, le Groupe de recherche sur les sociétés plurinationales (GRSP), dirigé à partir de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) par Alain-G. Gagnon, et en particulier nos collègues Geneviève Motard et Martin Papillon, spécialistes en droit et en science politique des questions autochtones. J’aurai l’occasion de revenir sur le travail du GRSP dans un prochain billet.

Guy Laforest, MSRC

Président-élu, Fédération des sciences humaines du Canada

Professeur titulaire, département de science politique de l’Université Laval

Guy.Laforest@pol.ulaval.ca

The aboriginal moment in Canadian politics

I wish to argue, in this entry, that the election of Mr. Justin Trudeau as Prime Minister on October 19, 2015, represents the dawn of a new era in Canadian politics, which I shall call, in its simplest form, Canada’s aboriginal moment. I really became conscious of this reality in late May 2016, as I attended a national forum jointly organized by the Humanities and Social Sciences Research Council of Canada (SSHRC) and by the Humanities and Social Sciences Federation of Canada. The event was part of the Imagining Canada’s Future/Imaginer l’avenir du Canada’s series, and it seeked to answer one fundamental question :What effects will the quest for energy and natural resources have on our society and our position on the world stage? (http://www.sshrc-crsh.gc.ca/society-societe/community-communite/ifca-iac/02-natural_resources-ressources_naturelles-eng.aspx).

During the electoral campaign that led to the forming of a majority government by the Liberal Party of Canada, the leader of the party, Mr. Justin Trudeau, often said that nation-to-nation reconciliation with the aboriginal peoples of Canada would be a top priority of a Liberal government. The Throne speech delivered by Governor-General David Johnston on December 3, 2015, delivered on this promise. The speech included the following passage :

« As a country we are strengthened in many ways by our shared experiences, by the diversity that inspires both Canada and the world, and by the way we treat each other. Because it is both the right thing to do and a certain path to economic growth, the Government will undertake to renew, nation-to-nation, the relationship between Canada and Indigenous peoples, one based on recognition of rights, respect, co-operation and partnership. Among other measures, the Government will work co-operatively to implement recommendations of the Truth and Reconciliation Commission of Canada, will launch an inquiry into missing and murdered Indigenous women and girls, and will work with First Nations so that every First Nations child receives a quality education » (http://speech.gc.ca/sites/sft/files/speech_from_the_throne.pdf).

This firm direction is formulated about a decade after the adoption by the United Nations of the Declaration on the Rights of Indigenous Peoples (http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_en.pdf), to which the federal government of Canada adhered in 2010. This orientation is also coherently related with the recognition of the aboriginal and treaty rights of Indigenous peoples in sections 25 and 35 of the Constitution Act, 1982. Since 1973, in the Calder case, the Supreme Court of Canada had started to recognize the legality of the obligations between the British and Canadian Crowns on one side, aboriginal peoples on the other, following the British Royal Proclamation of 1763.

The various activities organized throughout the day around the work of SSHRC supported scholars who had answered relevant questions, in the weeks preceding the meeting in Calgary, after having received knowledge synthesis grants, can be summarized in the following points (after having listened to a numbers of speeches and panels).

1-There is a need for normative principles. In the current Canadian historical and political contexts, the following principles stood out during the day: we need to share the land consensually, respectfully, responsibly, in light of long-standing aboriginal hospitality in Canada and throughout the Americas for many centuries. Some excellent normative reflections on this notion can be found in the following book, authored by the Basque and Spanish philosopher, Daniel Innerarity : L’éthique de l’hospitalité. https://www.pulaval.com/produit/ethique-de-l-hospitalite

2-In the attempt at fostering dialogue, in the context of substantial asymmetries of power, we should nevertheless resist strict dichotomizations, putting monolithic or essentialized Indigeneity or Aboriginality on one side, the West, the Crown, or Canada, on the other. A fruitful dialogue can only occur if each partner recognizes the internal diversity, the internal pluralism of the other.

3-On climate change, on the various sources of energy in the land, on all environmental issues, we as citizens should demand sustained collaboration on the part of our governments at all levels: federal, provincial, territorial, municipal and aboriginal.  They simply cannot, and should not, ignore the presence of the others.

4-We need facts. On these issues, SSHRC’s Knowledge Synthesis Grants demonstrate that organized research brings key information, societal enlightenment, and prepare the ground for good public policies. Two examples, from the sessions I attended. Paule Halley (Law, Laval) showed that there were 14 distinct and poorly connected forestry legal regimes in Canada, in addition to the aboriginal legal regimes. Bonnie Campbell and her colleagues (Law and Political Science at UQAM), showed that with regards to the mining industry, the situation was characterized by the selective absence of the state, whether in its federal, provincial or territorial dimension. This leads, in the context of strong asymmetries of power, to many decisions detrimental to the interests of local communities and aboriginal peoples throughout the land.

5-We need modesty. There is a long way to go. As the Chief Justice of the Supreme Court, Beverley McLachlin, said in her Big Thinking lecture at Congress in Calgary on Monday, May 30, 2016, Canada’s journey towards reconciliation and recognition is far from being finished. It will require the reinforcement of a culture of inclusion that will first start from individual citizens, move to communities, associations and civil society, and further reach governmental institutions, at all levels, in parliaments, executive agencies and courts.

In one of the Political Theory of Political Philosophy sections of the program of the Canadian Political Association here at Congress, Afsoun Afsahi, a graduate student from UBC, using both normative theory and quantitative methods, explored the preconditions for successful deliberation. These include an often neglected willingness to deliberate on the part of all players. For her part, Friderike Spang, a graduate student from Western University, also working in the field of deliberative democracy, explored the various dimensions leading ultimately to fair compromise. Her theoretical reflections are connected to the tremendous vitality of this dimension in contemporary German politics, particularly at the level of federal political parties, known as “Kompromissfähigkeit”, or capacity and willingness to compromise. Much of this will be needed in Canada in the next few years, and we should pay greater attention to what the Germans are doing in this regard.

SSHRC and the Humanities and Social Sciences Federation of Canada do great things together all year long, and not only during the one-week congress which has taken place this year in Calgary and will take place next year in Toronto, at Ryerson University. This includes various forums such as the one discussed here on energy and natural resources, the Big Thinking conferences on Parliament Hill and across the country, the Aid to Scholarly Publication Program (ASPP), generously financed by SSHRC, which has facilitated the production of more than one hundred books every year for more than 75 years, without forgetting the Canada Prizes rewarding the best books in the humanities and in the social sciences and the Storytellers Project, which gives voice to a group of 25 students among those having received the support of SSHRC. Partners in the past and in the present, the two institutions are committed to remain strong partners in the future, as both embark on the implementation of their new strategic plans covering the period 2016-2020.

SSHRC and the Federation are thus obviously quite committed to work together in the ongoing quest towards reconciliation with the Aboriginal peoples of Canada. In a manner similar to the Calgary reflections of Canada’s Chief Justice, Beverley McLachlin, the renowned Québec philosopher from McGill University, Charles Taylor, has frequently warned us that in the journey towards reconciliation and recognition, we must give honour and justice to all layers of diversity in our country, in order better to reflect the bilingual, federal, multicultural and plurinational realities of Canada.

Whenever a government chooses to establish a priority, either in the politics of symbols or in the orientation of public policies, the remaining elements of the political system continue to activate themselves. For instance, what will be the meaning of the aboriginal moment in Canadian politics for federalism? Contrary to his predecessor Stephen Harper, Justin Trudeau has renewed dialogue with the provinces and with the territories, and he has had regular meetings with them. These provincial and territorial leaders will be reunited shortly (July 20-22) at Whitehorse (Yukon), for a regular meeting of their forum for horizontal intergovernmentalism, the Council of the Federation (http://www.canadaspremiers.ca/en/). Will they wish to reflect collectively about the meaning of the aboriginal moment in Canadian politics for them? Justin Trudeau, the Prime Minister of Canada, alluded to this question in an important speech he delivered at the Canadian High Commission in London, near the end of 2015. His remarks highlighted the fact that diversity is the source of the strength of Canada, putting the emphasis on the experience of immigration (http://pm.gc.ca/eng/news/2015/11/26/diversity-canadas-strength). In the structure of the central government of the Canadian federation everything that deals with Canadian identity, official languages and the politics of symbols falls in the territory of the Minister of Canadian Heritage, Ms. Mélanie Joly (http://www.pch.gc.ca/eng/1266037002102/1265993639778). Her department will be responsible for the commemorations surrounding in 2017 the 150th anniversary of the federal founding of Canada. It will be interesting to see how the government of Québec led by Philippe Couillard, the political trustee of Québec’s distinct society and of its own national project, will intervene in the public sphere in the double context of the commemorations of 2017 and of the current aboriginal moment in Canadian politics. All these developments will be studied by the Research Group on Plurinational Societies (GRSP, in French), led from the Université du Québec à Montréal (UQAM) by Alain-G. Gagnon. I am a proud member of this team, which also includes  among others Geneviève Motard and Martin Papillon, two scholars who study aboriginal matters from the perspectives of law and political science. I shall further discuss the work of GRSP in a forthcoming entry on this blog.

Guy Laforest, FRSC

President-Elect, Humanities and Social Sciences Federation of Canada

Professeur titulaire au département de science politique de l’Université Laval

Guy.Laforest@pol.ulaval.ca

Brexit ou un statut très particulier pour la société distincte des nations britanniques

 

La version en langue anglaise suit/ Version in the English language follows

« Est-ce que le Royaume-Uni devrait rester (remain) dans l’Union européenne ou quitter (leave) l’Union européenne? Telle est la question qui sera posée le 23 juin 2016 dans un référendum à des dizaines de millions d’électrices et d’électeurs britanniques, sous la supervision de la Commission électorale britannique, et avec de profondes conséquences pour le pays, pour l’Union européenne et en fait pour l’ensemble du continent européen. Outre les citoyens britanniques, ceux de l’Irlande et ceux du Commonwealth, s’ils ont 18 ans et plus, de même que les électrices et les électeurs qui vivent hors du pays mais sont demeurés inscrits sur les listes électorales au cours des 15 dernières années, disposeront du droit de vote. À l’exception des citoyens de l’Irlande, de Chypre et de Malte, les autres citoyens européens vivant et travaillant au Royaume-Uni seront privés d’un tel droit. Au moment d’écrire ces lignes, à quelque 24 heures de l’ouverture des bureaux de scrutin, les deux camps paraissent pratiquement à égalité (https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/).

Ce billet sera subdivisé en quatre parties. Je ferai d’abord un certain nombre de commentaires généraux sur les référendums, en m’appuyant sur les expériences du Canada et du Québec en la matière. Dans un deuxième temps, je reproduirai intégralement le billet que j’avais consacré à ces enjeux il y a trois mois, quand l’Union européenne s’apprêtait à approfondir encore le statut spécial du Royaume-Uni. Dans un troisième temps, je présenterai sommairement une série de ressources disponibles sur internet pour suivre le référendum et la politique britannique, et pour approfondir ces questions en pensée politique. Finalement je ferai le bilan de la situation à quelque 24 heures du vote.

I-Les référendums constitutionnels et existentiels

Comme l’a bien montré Stephen Tierney dans son livre consacré aux référendums constitutionnels, ceux-ci ont le double visage de Janus. Certes, ils peuvent renforcer voire revigorer la démocratie, mais ils peuvent aussi être dangereux et entraîner de profondes divisions. En Irlande du Nord, le référendum de 1973 eut des conséquences catastrophiques tandis que ceux de 1998, aussi bien en Irlande du Nord que dans la république irlandaise, dans la foulée de l’Accord du Vendredi-Saint entre les partis unionistes et nationalistes-républicains, également entre le Royaume-Uni et la République irlandaise, eut des effets beaucoup plus positifs. Je retiens de l’ensemble de l’analyse de Tierney la conclusion suivante : en tant que leader, si vous n’avez pas la conviction qu’en toute probabilité les résultats du référendum seront les mêmes dans la plupart sinon toutes les parties importantes de votre communauté, vous devriez vous abstenir d’organiser un tel référendum. J’estime que David Cameron ne disposait pas d’une telle certitude, d’une même orientation des probabilités quand, dans la période précédant les élections britanniques de mai 2015, il promit d’organiser un référendum sur l’appartenance britannique à l’Union européenne en cas de victoire du Parti conservateur qu’il dirigeait et dirige toujours.

Le Québec et le Canada ont été les théâtres de trois grands référendums constitutionnels au cours des 40 dernières années. Le 20 mai 1980, le gouvernement du Parti québécois dirigé par René Lévesque demanda un mandat pour négocier la souveraineté-association avec le reste du Canada. Le camp du NON l’emporta par une marge décisive (59.5%-40.4%). Le 26 octobre 1992, le gouvernement fédéral du Canada dirigé par Brian Mulroney et le gouvernement québécois dirigé par Robert Bourassa ont organisé le même jour un référendum demandant à la population d’approuver une réforme constitutionnelle complexe découlant d’un accord signé à Charlottetown à la fin août de la même année. Le référendum fut défait aussi bien à la grandeur du Canada (54.3%-45.7%) qu’au Québec (56.7%-43.3%). Le 30 octobre 1995, le gouvernement du Parti Québécois dirigé par Jacques Parizeau, avec ses alliés du Bloc Québécois (Lucien Bouchard) et de l’Action Démocratique du Québec (Mario Dumont), demanda à la population un mandat pour négocier une forme de souveraineté-partenariat avec le reste du Canada. En cas d’échec des négociations au terme d’un délai d’un an, le Québec aurait pu déclarer la souveraineté de manière unilatérale. Le référendum fut battu par la plus infime des marges (50.6%-49.4%).

C’est ce dernier référendum qui se rapproche le plus de l’expérience britannique contemporaine. Sur la base de mes souvenirs des derniers jours de la campagne d’octobre 1995, je peux assurer les Britanniques qu’ils passeront par toute la gamme des émotions au cours des prochaines heures et des prochains jours. Immanquablement, une grande nervosité les étreindra. Les référendums constitutionnels existentiels peuvent donner aux dirigeants, aux journalistes mais aussi aux citoyennes et aux citoyens l’occasion de montrer la facette la plus désagréable de leur personnalité. Quand ces référendums sont organisés sur la base d’accord négociés entre toutes les parties prenantes, ils peuvent représenter la politique de l’espoir. Toutefois, quand ils ont lieu dans des communautés qui restent profondément divisés, ils restent associés à la politique de la peur et de la méfiance. Au Royaume-Uni, des événements survenus d’abord ailleurs en Europe – la crise des migrants et les attaques terroristes à Paris et à Bruxelles- ont donné des munitions aux promoteurs de la politique de la peur.

Les leaders politiques organisent des référendums en passant que s’ils les gagnent, leurs carrières personnelles, leurs causes et leurs pays en sortiront renforcés. Logiquement, elles et ils doivent accepter qu’un résultat négatif entraînera toutes les conséquences contraires. Au Québec, en 1980, je crois que René Lévesque ne s’est jamais vraiment remis de la défaire subie lors du référendum. En 1992, pour Brian Mulroney, les conséquences de la défaite furent catastrophiques. Un an plus tard, il se retirait de sa politique et son parti était pratiquement effacé de la carte électorale lors des élections fédérales de l’automne 1993. Quant à Jacques Parizeau, il annonça sa démission quelque 24 heures après sa défaite référendaire de 1995, démission il est vrai précipitée par sa déclaration imputant son échec à l’effet conjugué « de l’argent et des votes ethniques ». Quel sort attend David Cameron dans les prochaines heures et les prochains jours? Six de ses ministres font campagne pour le retrait (Leave), tandis que plus de 130 députés conservateurs font de même. On retrouve également dans le camp du retrait l’ex-maire de Londres, Boris Johnson, adversaire potentiel de Cameron pour diriger le Parti conservateur, et Nigel Farage, chef du United Kingdom Independence Party. David Cameron a fait preuve de beaucoup d’habileté jusqu’à présent dans sa trajectoire politique. Quel que soit le résultat lors du référendum du 23 juin 2016, il aura le plus grand défi de sa vie politique devant lui.

 

II- Un statut spécial pour la société distincte britannique

Pour toute personne qui, comme moi, se passionne pour le destin de l’Europe, les dérives de l’Union européenne sont préoccupantes. Elle compte dorénavant 500 millions de citoyens répartis dans 28 pays, dont 13 nouveaux membres depuis 2004. Cet agrandissement s’est produit sans approfondissement cohérent. Le rejet du traité constitutionnel en 2005 a débouché sur un compromis qui peine à sauver les meubles, le Traité de Lisbonne. Les problèmes sont profonds : le désintérêt des populations, l’absence d’une sphère publique européenne, des processus décisionnels lourds pour gérer la normalité, et en temps de crise les responsables de l’Union doivent décider en petit comité avec les dirigeants de l’Allemagne et de la France.

En 2015-2016, les défis sont urgents et nombreux : les soubresauts de la crise financière affectant la stabilité de la zone Euro, le statut incertain de la Grèce, les pressions de la Russie sur l’Ukraine, la crise des réfugiés, la montée du national-populisme à l’est comme à l’ouest, la crise de gouverne en Espagne, conjuguée au malaise catalan. Et maintenant les Britanniques en remettent avec la tenue, le 23 juin prochain, d’un référendum sur le principe même de leur présence dans l’Union européenne.

À maints égards, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, entré dans le Marché commun européen en 1973, représente une société distincte au sein de l’Union : avec sa forte livre sterling il reste à l’écart de la zone Euro, ne participe pas davantage à l’espace Schengen réglementant les contrôles frontaliers, tout en bénéficiant de plusieurs exceptions dans l’organisation budgétaire.

Lors du sommet tenu à Bruxelles les 18-19 février, le premier ministre britannique, David Cameron, a obtenu d’autres concessions qui confirmeront le statut spécial de son pays : le gel pour une période de 7 ans des avantages sociaux des citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; des dispositions protégeant le statut de Londres, comme centre autonome des marchés financiers; des ajustements au calcul des allocations familiales pour les enfants demeurés dans le pays d’origine de citoyens européens travaillant au Royaume-Uni; et finalement, au pays des symboles, la reconnaissance formelle que le Royaume-Uni n’est pas engagé dans une dynamique toujours plus étroite d’intégration au sein de l’Union européenne.

Rester, ou partir? « Remain », or « Leave », comme cela sera écrit sur les bulletins de vote? L’option de rester est légèrement en avance dans les sondages, mais rien n’est gagné. Six ministres du gouvernement conservateur de David Cameron feront campagne pour l’option du retrait. Le charismatique maire de Londres, Boris Johnson, aspirant à la succession de Cameron, fera de même. L’Écosse dirigée par la très populaire Nicola Sturgeon est très fortement pro-européenne. Un autre conseil européen sur la crise des migrants aura lieu à la mi-mars. Des élections suivront au pays de Galles, en Irlande du Nord et en Écosse le 5 mai.

Le Royaume-Uni et l’Europe vivent un carrefour important. La nervosité va monter dans les prochaines semaines. Pourquoi rester ensemble avec les autres Européens, se demandent les Britanniques? Que devrions-nous partager avec eux? La réflexion est commencé

III-Sources pour étudier la politique britannique et les référendums

Remain UK : http://www.strongerin.co.uk/#JjULEQYCGLDjdCjB.97

Leave UK : https://leave.eu/

British Electoral Commission: http://www.electoralcommission.org.uk/

British Government: https://www.gov.uk/search?q=referendum+on+EU

Poll tracker: https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/

BBC Britain: http://www.bbc.com/

The Guardian: https://www.theguardian.com/uk-news

The Times: http://www.thetimes.co.uk/

Prospect Magazine: http://www.prospectmagazine.co.uk/

Constitution Unit : https://www.ucl.ac.uk/constitution-unit/research/europe

Alan Trench’s blog, Devolution Matters : https://devolutionmatters.wordpress.com/

Centre on Constitutional Change (Edinburgh) http://www.centreonconstitutionalchange.ac.uk/centre

Le livre de Stephen Tierney : Constitutional Referendums : The Theory and Practice of Republican Deliberation; https://global.oup.com/academic/product/constitutional-referendums-9780199592791?cc=us&lang=en&

Le livre sous la direction de Guy Laforest et André Lecours, avec des articles de Michael Keating et Alan Trench, pour approfondir les complexités de l’État britannique : http://www.mqup.ca/parliaments-of-autonomous-nations–the-products-9780773547407.php

Le point de vue du journal Le Monde: Le Brexit permet un débat utile pour l’Europe: http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/le-brexit-ouvre-un-debat-utile-pour-l-europe_4954359_3232.html

Germany’s Der Spiegel: Bitte geht nicht! (please don’t Go): https://www.facebook.com/DerSpiegel/videos/vb.120313354720325/1064024793682505/?type=2&theater

In Academia.edu: Claire Dupont and Florian Trauner: What If? The Implications of a Brexit Scenario on Different EU Policies, Institute for European Studies, Vrije Universiteit Brussel; https://www.academia.edu/26356681/What_if_The_Implications_of_a_Brexit-Scenario_on_different_EU_policies

In Academia.edu: articles by Luis Moreno, in Spanish: “Brexit, Brin y la UE”, “Brexit y Scotin”; https://csic.academia.edu/LuisMoreno/Op-eds

Le livre de Luuk van Middelaar, The Passage to Europe: http://passage-to-europe.eu/author

LEntrevue de Guy Laforest avec Anne-Marie Dussault de l’émission 24/60 à la télévision de Radio-Canada (21 juin 2016) : http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7556085

IV-Conclusion

Le referendum britannique, j’en suis convaincu, rappellera toutes sortes de souvenirs aux Québécois et aux Canadiens. Nous sommes souvent passés par de tels rendez-vous politiques existentiels. Nous savons qu’ils laissent des traces. Nous, les Québécoises et les Québécois, constatons qu’au fond ce que les Britanniques veulent dans leurs rapports avec l’Union européenne, c’est un peu ce que nous voulons dans le Canada : un statut très particulier pour notre société distincte. Je suis convaincu que sur le continent, et pas uniquement dans la très pro-européenne Allemagne, beaucoup de gens voient la situation un peu comme le journaliste du Globe and Mail, Jeffrey Simpson, qui avait résumé un jour en un mot la réponse des Québécois à la fameuse question : « What does Québec Want? ». Le mot choisi par Simpson fut le suivant : « more », davantage. Plus de pouvoir, plus d’autonomie, plus de reconnaissance, plus d’argent. Sur le théâtre politique et psychologique complexe des campagnes référendaire s existentielles, aussi bien sur le plan personnel que sur le plan collectif, l’exaspération des tensions alimente les préjugés des uns et des autres.

Au meilleur de mes souvenirs jamais, au Québec et au Canada, la politique de la peur dans toutes ses dimensions (liées à l’immigration, à l’identité politique, à l’économie), n’a atteint un niveau semblable à ce qui se produit cette année au Royaume-Uni. Dans ce pays, l’arsenal de la peur a joué un rôle dans l’assassinat d’une députée travailliste au Parlement britannique, Jo Cox. La campagne laisse les quatre nations de la société distincte britannique profondément divisée. L’Écosse appuie très massivement l’option du maintien au sien de l’Union européenne. En Irlande du Nord, la campagne référendaire donne lieu à la reproduction des lignes traditionnelles de fracture de la communauté, alors que tous les députés unionistes favorisent le retrait tandis que les députés nationalistes-républicains favorisent le maintien. Au Pays de Galles, les deux camps sont à peu près à égalité dans l’opinion publique. En Angleterre, la situation est un peu différente avec une avance relativement confortable du maintien dans le Grand-Londres (10-12%), tandis que le retrait s’impose avec une marge un peu moindre dans les autres régions.

Si j’avais à donner des conseils aux leaders britanniques, je leur dirais de préparer des discours nobles et généreux en fonction de toutes les éventualités, et de rester fidèles à eux au moment de les prononcer. Je leur dirais aussi d’avoir des conversations suivies avec les responsables politiques de toutes les familles de pensée. Si j’avais à dire quelque chose aux citoyennes et aux citoyens de ce pays, je les inviterais à vivre ces heures intensément et je leur garantirais qu’ils s’en rappelleront tout au long de leur vie.  Aux citoyens et dirigeants européens, mon message serait le suivant: restez calmes respectez tout aussi bien les électeurs britanniques, le sens de leurs votes que leurs lois. Je les inviterais aussi à ne pas oublier que malgré la coupure que représente la Manche, leur destin restera toujours lié à celui des Britanniques. Je souhaiterais finalement aux Européens une nouvelle génération de leaders, capables d’imaginer l’avenir du continent de manière intelligente et réaliste.

Brexit or a very special status for the British distinct society of nations

“Should the United Kingdom remain in the European Union or leave the European Union?” This is the question that will be answered, under the supervision of the British Electoral Commission, by tens of millions of Britons on June 23, 2016, with far-reaching consequences for their country, for the European Union and indeed for the whole European continent. British, Irish and Commonwealth citizens who are residing in the UK and over 18 years of age, along with UK nationals living outside the country but who have been on the electoral register in the UK for the past 15 years, will have the right to vote. With the exception of citizens from Ireland, Malta and Cyprus, European Union citizens living and working in the UK will not have the right to vote. As these lines are being written, less than twenty-four hours before voting starts, opinion polls tell us that the Remain and Leave camps are almost dead even (https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/).

This entry is in four parts. First, some general comments about referendums, drawing from the experience of Canada and Québec. Second, the re-presentation of what I wrote about this issue some three months ago, after the EU Summit that confirmed and extended the UK’s distinct status within the European Union. Third, a list of useful websites to follow the referendum, understand British politics, comprehend the place of referendums in political science and political theory, and finally some concluding comments.

I-Constitutional and existential referendums

As Stephen Tierney argues in his book on constitutional referendums, such political experiences are Janus-faced: they can rekindle and strengthen democracy; however, they also can be dangerous and very divisive. In addition, they are immensely unpredictable. In Northern Ireland, the 1973 referendum was catastrophical; in 1998, following the Good Friday Agreement and the Accord between Unionist and Nationalist-Republican political forces, between also the UK and Irish governments, the referendums held in Northern Ireland and in the Republic had more positive results. I take from Tierney’s analysis of these two cases the following conclusion: as a leader, if you have not acquired at least the conviction that it is highly probable that all important sectors of your community will support your side in a referendum, you should not organize one. The British Prime Minister, David Cameron, had no such certainty when, in the period before the May 2015 British elections, he promised that if the Conservative Party was re-elected, a government led by him would organize a referendum on the principle of the UK’s belonging to the European Union.

Québec and Canada have had three major constitutional referendums in the past four decades. In 1980 (May 20), the government of Québec led by René Lévesque and the Parti Québécois (PQ) organized a referendum asking for a mandate to negotiate sovereignty-association with the rest of Canada. The referendum was defeated by a significant margin, 59.5%-40.4%. In 1992 (October 26), the Canadian federal government and the Québec government organized on the same day a referendum seeking approval for a complex constitutional package approved earlier in the city of Charlottetown. The referendum was defeated across Canada (54.3%-45.7%) and also in Québec (56.7%-43.3%). In 1995 (October 30), the government of Québec led by the Parti Québécois, in tandem with its political allies, asked in a referendum a mandate to negotiate a form of sovereignty-partnership with the rest of Canada. If voters approved, and if negotiations proved unsuccessful over the period of one year, Québec would declare its independence unilaterally. The referendum was defeated by the slightest of margins (50.6%-49.4%).

It is the latter referendum experience that looks closest to the current British one. On the basis of our own experience in October 1995, I can assure Britons and Europeans that nervousness will become at times unbearable in the next few hours and days. Existential constitutional referendums can bring the worst out of political leaders, the media and citizens alike. When deals are made and appear widely supported, referendums can promote the politics of hope. When communities are profoundly divided, referendums become contests marked by the politics of fear. In the current British referendum campaign some events entirely unforeseen a year ago –the crisis of migrants in Europe and its consequences, terror attacks in Paris and Brussels- have given ammunition to the promoters of fear.

Political leaders organize referendums with the premise that, if they win, their own careers, their causes and their countries will be reinforced. In all coherence they should accept that, if they lose, the consequences will be diametrically opposed. In 1980 René Lévesque, the PQ leader, was demolished by the results of the referendum. He never recovered. In 1992 the Canadian Prime Minister, Brian Mulroney, suffered a devastating loss. One year later, he had resigned and his Conservative Party was almost extinguished in the federal elections held in 1993. Twenty-four hours after his defeat in the nerve-breaking 1995 referendum Jacques Parizeau, Premier of Québec and leader of the PQ, announced his resignation, accelerated by his suggestion that outside money and ethnic votes had bifurcated the referendum results. What will happen to David Cameron in the next few hours and days? Six of his ministers, more than 130 of his Conservative Members of Parliament, support a Leave option that has found champions like Boris Johnson, the former mayor of London, and Nigel Farage, the leader of the United Kingdom Independence Party. He has been a shrewd politician so far in his career. Whichever way the referendum goes on June 23, 2016, he will be challenged like never before the morning after.

II-A special status for the British distinct society

For those, like me, who are passionate about the fate of Europe, the current troubles of the European Union will be a matter for concern. Since 2004, it has added 13 new members. It now includes 28 countries, with more than 500 million inhabitants. This huge enlargement took place without a corresponding level of structural coherence. An ambitious constitutional blueprint was abandoned in 2005, to be supplemented by the Treaty of Lisbon in 2009, a compromise of sorts between various visions. Deep problems now abound: citizen interest is very low in the absence of a European public sphere, decision-making procedures are very complex in day-to-day affairs, and they are replaced by dealings without transparency between E.U. officials and the leaders of Germany and France in times of crisis.

In 2015-2016, the E.U. faces many urgent challenges: the Euro zone is still reeling in the aftermath of the financial crisis, questions remain about the status of Greece, the Ukrainian state is still threatened by Russia, the surge of national-populism all over the continent, the overflow of refugees, the inability of Spain to form a new government made more complex by the alienation of Catalunya. And now, to make matters worse, there will be a referendum on June 23 in the United Kingdom about its continued membership in the European Union.

In many ways the United Kingdom of Great Britain and Northern Ireland, which joined what was then the European Common Market in 1973, represents a distinct society in its own right: with its strong currency it remains outside the Euro zone, fails to participate to the Schengen Area regulating border controls, while enjoying special budgetary rules.

At the recent summit held in Brussels, February 18-19, the British Prime Minister, David Cameron, got more concessions confirming the special status of his country: some social benefits for E.U. citizens living and working in the U.K. will remain frozen for 7 years; the status of London and of its City as an autonomous entity as a financial centre will be protected; adjustments will be made to the family allowances for children of E.U. citizens working in the U.K. while their children remain in the country of origin; finally, in the realm of symbols, it is now formally recognized that the U.K. is not engaged in a dynamics of “ever closer union” with other member states.

“Remain”, or “leave”, such are the two options that people will have when they will mark their referendum votes. The “remain” option is ahead in the polls, but nothing is decided. Six ministers of the Cameron government have chosen the “leave” option. The charismatic mayor of London, Boris Johnson, seen as a prime candidate to succeed David Cameron at the helm of the Conservatives, will do the same. Scotland, led by the very popular Nicola Sturgeon, is quite pro-Europe. An E.U. summit, on the difficult question of migrants, will take place in mid-March. On May 5, elections will follow in Wales, Northern Ireland and Scotland.

The U.K. and the E.U. are at a crossroads. Nervousness will mount in the coming weeks. Why should we stay together with other Europeans, many British citizens ask themselves? What should we share with them? Reflections and deliberations have just started.

III-Sources to understand British politics and the referendum

Remain UK : http://www.strongerin.co.uk/#JjULEQYCGLDjdCjB.97

Leave UK : https://leave.eu/

British Electoral Commission: http://www.electoralcommission.org.uk/

British Government: https://www.gov.uk/search?q=referendum+on+EU

Poll-tracker: https://ig.ft.com/sites/brexit-polling/

BBC Britain: http://www.bbc.com/

The Guardian: https://www.theguardian.com/uk-news

The Times: http://www.thetimes.co.uk/

Prospect Magazine: http://www.prospectmagazine.co.uk/

Constitution Unit : https://www.ucl.ac.uk/constitution-unit/research/europe

Alan Trench’s blog, Devolution Matters : https://devolutionmatters.wordpress.com/

Centre on Constitutional Change (Edinburgh) http://www.centreonconstitutionalchange.ac.uk/centre

Stephen Tierney’s book : Constitutional Referendums : The Theory and Practice of Republican Deliberation; https://global.oup.com/academic/product/constitutional-referendums-9780199592791?cc=us&lang=en&

Book edited by Guy Laforest and André Lecours, with chapters by Michael Keating and Alan Trench on Scotland and the UK: http://www.mqup.ca/parliaments-of-autonomous-nations–the-products-9780773547407.php

France’s Le Monde: Brexit opens a useful debate for Europe: http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/20/le-brexit-ouvre-un-debat-utile-pour-l-europe_4954359_3232.html

Germany’s Der Spiegel: Bitte geht nicht! (please don’t go): https://www.facebook.com/DerSpiegel/videos/vb.120313354720325/1064024793682505/?type=2&theater

In Academia.edu: Claire Dupont and Florian Trauner: What If? The Implications of a Brexit Scenario on Different EU Policies, Institute for European Studies, Vrije Universiteit Brussel; https://www.academia.edu/26356681/What_if_The_Implications_of_a_Brexit-Scenario_on_different_EU_policies

In Academia.edu: articles by Luis Moreno, in Spanish: “Brexit, Brin y la UE”, “Brexit y Scotin”; https://csic.academia.edu/LuisMoreno/Op-eds

Luuk van Middelaar’s book, The Passage to Europe: http://passage-to-europe.eu/author

Interview of the author on Radio-Canada, the French television network of the Canadian Broadcasting Corporation (CBC): http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7556085

 

 

IV-Concluding remarks

The British referendum, I am sure, brings memories these days to a lot of Quebeckers and Canadians. We have often been through these existential political experiences. We know they leave traces. Somewhat ironically many of us are led to believe that precisely what the United Kingdom wants in its relationships with the European Union –a very special status- is what Québec wants in its relationships with its partners in the Canadian federation. I am sure that many people in Europe, and not only in Germany, feel pretty much like the Toronto journalist, Jeffrey Simpson from the Globe and Mail, who once lamented that Québec always wants more from Canada: more autonomy, more power, more recognition, more money. In the political and psychological balance of affairs between partners, closely contested existential referendums tend to reinforce prejudices on all sides.

In the UK referendum campaign of 2016, the politics of fear in its various dimensions (immigration, political identity, economy) has reached levels that, in my understanding and recollection, goes far beyond what happened in Québec and Canada over the last four decades. Moreover, the politics of fear seems to have played a clear role in the death of Jo Cox, Labour Member of the British Parliament. The campaign leaves the four nations of the United Kingdom profoundly divided. Scotland massively supports the Remain option. It may rapidly seek a second independence referendum if Leave prevails. Northern Ireland is divided along its traditional lines, with all Unionist Members of Parliaments supporting Leave while Nationalist-Republican Members of Parliament support Remain. Welsh public opinion is divided down the middle. The situation is also quite complicated in England, with Remain enjoying a 10-12% lead in Greater London while Remain leads by a fair margin elsewhere.

My advice (unsolicited) to British political leaders: have good, generous, noble speeches prepared by your advisers, reflect about them, and stick to them when comes the time to deliver them. And keep direct, personal contacts with all players involved. My advice to British citizens (also unsolicited): vote and enjoy the ride, whatever happens you will remember this for the duration of your lives. My advice to Europeans and their leaders (equally unsolicited): stay calm, respect British voters, their votes and their laws, and never forget that although you are separated by the Channel, your political destiny remains tied with the fate of the United Kingdom. Finally, hope that you will have leaders capable to imagine intelligently and realistically the future of the European continent.

 

 

 

 

 

Enseigner la science politique à partir de la périphérie : table-ronde au congrès de 2016 de la Société québécoise de science politique (SQSP)

La version en langue anglaise suit/Version in the English language follows

Enseigner en français et pendant quelque trois décennies dans un département de science politique en Amérique du Nord, à l’Université Laval dans la belle ville de Québec, cela signifie œuvrer pour l’essentiel en périphérie géographique et linguistique des grands centres de la vie scientifique et intellectuelle de l’Amérique du Nord et du monde. Une vie professionnelle qui se déploie de la sorte, cela équivaut à mener une existence académique et intellectuelle relativement marginale. Comment relever le défi d’enseigner la science politique à partir de la périphérie et quelles leçons transmettre, dans un tel contexte, aux étudiantes et aux étudiants qui nous accompagnent dans l’institution universitaire? Telles sont les questions que je voudrais aborder dans ce billet.

Les réflexions présentées dans les paragraphes qui suivent découlent d’une table-ronde organisée par Sabrina Bourgeois et Thierry Giasson à l’occasion du congrès annuel de la Société québécoise de science politique (SQSP), tenu à l’Université Laval du 16 au 18 mai 2016, lequel a rassemblé quelque 250 politologues de toutes les générations. Deux développements complémentaires précéderont mes principales remarques. Le premier sera consacré à la SQSP en tant qu’association scientifique professionnelle, tandis que le second prend la forme d’une présentation du collègue avec lequel j’ai eu le bonheur d’échanger lors de la table-ronde, le professeur Jean-Herman Guay de l’Université de Sherbrooke.

Fondée en 1963, la SQSP est une fille de la Révolution tranquille au Québec. Elle a accompagné, dans le milieu universitaire, les efforts et ambitions d’ascension sociale de la classe moyenne francophone, sans se limiter à elle. Elle publie sa propre revue, actuellement dirigée par Pascale Dufour, Politique et Sociétés. Elle gère en souveraineté-association avec l’Association canadienne de science politique la Revue canadienne de science politique, dont les responsables du côté francophone sont Jean-François Godbout et Frédéric Boily. Entre 1990 et 1993 j’ai eu le plaisir d’y faire équipe avec Stéphane Dion.

En tant qu’association professionnelle dans un milieu périphérique, l’exemple de la SQSP mérite d’être souligné pour au moins deux raisons : à travers cette association, les politologues du Québec sont parvenus à trouver un bel équilibre entre l’ouverture au monde et l’enracinement communautaire. Certes, lors des colloques de la SQSP, les politologues du Québec se retrouvent entre elles et entre eux, pour y parler quand même pas mal de la politique au Québec et au Canada. Toutefois, on y parle de bien d’autres thèmes, en présence d’une proportion de plus en plus importante à chaque année de politologues d’ailleurs. Appuyés sur un réseau local solide et dynamique, les politologues du Québec ont su s’investir dans plusieurs réseaux internationaux, comme par exemple ceux des associations francophones de science politique (colloque de 2017 à l’UQAM à Montréal), du consortium européen de recherches politiques (ECPR), de l’Association internationale de science politique, dont le secrétariat est installé à Montréal depuis une dizaine d’années à l’initiative de Guy Lachapelle, et tout cela sans négliger le réseau de l’Association canadienne de science politique présidée il y a peu par Alain Noël.

L’exemple de la SQSP mérite d’être souligné pour un deuxième motif. Je suis bien sûr un peu biaisé pour en parler, car il s’agit de mon propre regroupement professionnel. Il me semble que le succès de la SQSP tient à une remarquable intégration des gens de diverses générations. Les professeurs les plus expérimentés n’y forment pas un petit cercle fermé et condescendant. Les collègues plus jeunes ont rapidement accès aux postes de commande de l’association. Les étudiantes et les étudiants de tous les cycles de formation s’y sentent bienvenus, tout de suite accueillis, acceptés et écoutés. De ce point de vue, pour reprendre une expression employée dans un billet antérieur, la SQSP comme association et milieu scientifique représente une authentique communauté fondée sur la transmission intergénérationnelle. À nous toutes et tous de faire en sorte qu’il en soit encore ainsi en 2023, quand nous célébrerons le 60e anniversaire de la SQSP, et le centième anniversaire de l’ACFAS!

Je vais maintenant présenter brièvement la trajectoire professionnelle de Jean-Herman Guay, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger à l’occasion de la table-ronde sur l’enseignement de la science politique lors du colloque de la SQSP.

Titulaire depuis 1987 d’un doctorat en science politique décerné par l’Université de Montréal, Jean-Herman Guay a fait jusqu’à présent l’essentiel de sa carrière à l’Université de Sherbrooke, où il a fondé l’École de politique appliquée. Au départ, il était le seul politologue dans un département de sciences humaines. Petit à petit, un engagement à la fois, il a œuvré au développement d’une école dynamique, dont la vision appliquée correspond à celle de l’ensemble de l’institution. Ses champs d’enseignement et de recherche sont la politique canadienne et québécoise, les systèmes électoraux et les sondages, la politique comparée et l’histoire des idées politiques (https://www.usherbrooke.ca/politique-appliquee/nous-joindre/personnel-enseignant/guay-jean-herman/). En 1999, il a créé Bilan du siècle, une base intégrée d’informations sur le Québec (http://bilan.usherbrooke.ca/). Et depuis 2006, il anime un projet semblable à orientation internationale, Perspective monde, un outil pédagogique présentant les grandes tendances planétaires depuis 1945 (http://perspective.usherbrooke.ca/). Auteur de nombreuses publications sur la politique canadienne et québécoise, il est aussi capable de produire des synthèses méthodologiques, comme par exemple son dernier livre intitulé Statistiques en sciences humaines avec R (deuxième édition, Presses de l’Université Laval, 2014).

En participant à cette table-ronde avec Jean-Herman Guay, j’ai réalisé que nous avions des perspectives communes sur une foule de sujets, dont notamment à propos de l’importance de l’enseignement dans le métier de professeur d’université. Nous sommes tous deux des généralistes, capables d’enseigner des cours de base aussi bien en idées et en pensée politiques, sur la politique canadienne et québécoise, de même que sur certains domaines de la politique comparée. En plus, il peut enseigner les sondages et les méthodes quantitatives, ce qui dépasse mon entendement ! Comme lui, je pense que le succès de l’enseignement passe par la nécessité de respecter, ou à tout le moins d’essayer au meilleur de soi-même de respecter, quatre règles fondamentales : l’enthousiasme, nécessaire pour intéresser les étudiantes et les étudiants à la matière que nous enseignons, le respect d’une structure de base à l’intérieur de laquelle il est possible d’improviser, le traitement équitable de toutes et tous, et finalement l’idée d’une culture de l’exigence qui pousse tout le monde dans la classe à faire de son mieux. Par ailleurs, au XXIe siècle, Jean-Herman Guay et moi pensons qu’il est important d’essayer de procurer aux étudiantes et aux étudiants l’ensemble des compétences (connaissances linguistiques, méthodologiques, documentaires, esprit d’analyse et de synthèse) qui leur permettront de se trouver un emploi en lien avec leurs études, sans nécessairement ambitionner une carrière professorale. Dans les paragraphes qui suivent, je fournirai mes propres réponses aux questions qui nous ont été posées à l’Université Laval le 20 mai 2016.

On nous a d’abord demandé, lors de la table-ronde, s’il fallait remettre en question les textes ou démarches canoniques de notre discipline. Pour ma part, j’estime que lorsque l’on enseigne ou que l’on étudie la science politique à partir d’un emplacement géographique ou intellectuel périphérique, il faut redoubler de prudence pour éviter de s’enfoncer encore davantage dans la marginalité. Quand on enseigne la philosophie politique ou l’histoire des idées politiques à partir d’un lieu périphérique comme l’Université Laval, il faut garder un contact continu avec les grands esprits de la civilisation occidentale (celle que je suis capable d’enseigner et que je connais le mieux) : Platon, Aristote, St-Augustin, St-Thomas, Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Hegel, Marx, John Stuart Mill, et plusieurs autres. Dans mon travail de politologue, je ne pense pas avoir fait de découverte originale dans l’interprétation de ces grands penseurs, mais j’ai essayé d’intégrer une herméneutique de leurs travaux dans la compréhension de la vie politique et intellectuelle au Québec et au Canada.

Quand on enseigne la science politique à partir de la périphérie, ou lorsque l’on fait des études supérieures dans un tel contexte, on ne devrait pas davantage se cantonner dans l’utilisation de démarches ou de cadres méthodologiques trop marginaux au sein de nos disciplines ou sous-champs respectifs. Enseigner dans une langue périphérique, à partir d’un lieu périphérique, réduit déjà substantiellement le nombre de nos interlocuteurs potentiels. Il est correct de faire preuve d’originalité épistémologique ou méthodologique dans nos travaux, de temps à autre. Toutefois, il faut faire cela en restant capables de dialoguer avec nos collègues à propos des approches qui sont les plus répandues. Un commentaire semblable s’applique aussi aux objets géographiques de nos recherches. Si l’on travaille sur un lieu relativement périphérique (le Québec, le Vénézuela, la Norvège, la Croatie), étant soi-même situé dans un environnement périphérique, on gagnera à ajouter une dimension comparative à notre problématique, rattachant notre objet principal à des horizons plus connus ou plus centraux dans la littérature. Quand on étudie par exemple la culture politique du Québec, il est utile de la comparer avec celle de pays importants et très connus comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. S’il s’agit d’étudier le nationalisme au Québec, il est opportun de le comparer avec l’évolution du nationalisme en Irlande, Écosse, Catalogne, en Flandre ou encore dans les pays d’Europe centrale et orientale.

Les universités contemporaines, toujours à la recherche de nouvelles clientèles, demandent à leurs professeurs d’investir dans les cours à distance. Faudrait-il regimber face à cette évolution? Je ne le crois pas. Quand on enseigne à partir d’un lieu périphérique, l’enseignement à distance permet en plus d’attirer dans nos cours des étudiantes et des étudiants qui viennent d’ailleurs. Le jeu en vaut le coup, à condition que les personnes fréquentant nos propres institutions ne se mettent pas à suivre à chaque trimestre une proportion trop grande de cours semblables. Par ailleurs, de mon point de vue, la dynamique de renforcement entre l’enseignement et la recherche semble assez évidente. Les cours bien préparés, par la lecture de la littérature la plus actuelle, mènent à de nouvelles orientations en recherche, tandis que des recherches poussées et rigoureuses se traduisent par des approfondissements pédagogiques qui stimuleront l’attention de toutes et tous en classe. Je vais terminer ce billet en revenant sur la dimension essentielle de mon propos.

Il y a une trentaine d’années, le philosophe montréalais Charles Taylor, dans une conférence prononcée devant un public québécois, a fait des commentaires qui s’appliquent à des contextes semblables dans tous les autres pays ou sociétés périphériques. Dans de tels contextes, selon Taylor, les nouvelles générations sont souvent tentées de faire table rase du passé, négligeant ainsi leurs propres traditions politiques et intellectuelles. Taylor considérait tout cela comme une erreur. Vivant et réfléchissant à partir de la périphérie, et peut-être encore plus à partir de là, il lui semblait extrêmement important de connaître sa propre tradition, et par la suite de la relier à des phénomènes semblables, plus généraux ou universels, à l’échelle planétaire. Taylor pensait aussi que les grands centres du pouvoir et de la vie intellectuelle, comme Paris, New-York, Oxford et Cambridge, n’étaient par ailleurs pas dépourvus de provincialisme. Je fournirai un exemple d’une telle tendance à partir de mon propre travail. Dans la théorie de la justice du philosophe américain John Rawls, on ne peut imaginer la sortie ou la fin de la communauté politique. Une fois trouvés, les principes de justice sont valides en quelque sorte éternellement. Cette facette de sa pensée trouble toute personne ayant étudié les théories du fédéralisme et de la sécession. Comment expliquer cette dimension de la pensée de Rawls? Je crois que cela n’a rien à voir avec la philosophie politique. Pour un Américain comme Rawls, les questions semblables ont été résolues une fois pour toutes dans le fer, le feu et le sang de la Guerre civile, ou Guerre de sécession, au XIXe siècle. Depuis, il est devenu tout simplement impensable d’imaginer la fin de la communauté politique, ou la possibilité que l’un de ses membres puisse vouloir en sortir. Cet aspect de sa pensée doit beaucoup à une forme de provincialisme.

Partout dans le monde, en science politique comme dans les autres disciplines, il faut essayer de trouver un équilibre entre l’universel et le particulier, entre la compréhension des phénomènes globaux et celle qui est reliée à l’étude de notre propre enracinement. Cela s’impose particulièrement à celles et ceux qui oeuvrent à partir de la périphérie. Tout compte fait, je considère que dans le milieu de la SQSP, nous nous en tirons pas mal de ce point de vue.

 

Teaching political science from the periphery : roundtable at the 2016 congress of the Québec Society of Political Science (SQSP)

 Teaching in French in North America, in a department of political science located at Université Laval in gloriously beautiful Québec City, essentially means working at the periphery of the geographical and linguistic centres of scientific and intellectual life on the continent and throughout the world. A professional life deployed in such a fashion corresponds to leading a relatively marginal academic and intellectual existence. How should one stand up to the challenge of teaching political science from the periphery, and which lessons should be transmitted, in such a context, to the students who choose to accompany their teachers in such academic institutions? Such are the questions that I wish to answer in the paragraphs that follow.

The remarks that follow stem from a round-table discussion organized by Sabrina Bourgeois and Thierry Giasson, upon the occasion of the annual congress of the Société Québécoise de Science Politique (SQSP), which took place at Université Laval, May 16-18, 2016. The congress attracted 250 political scientists from all generations. Two supplementary developments shall precede my reflections. The first one will consider the SQSP as a scientific professional association, while the second one will take the shape of an introduction to the work of the colleague with whom I had the good fortune to discuss during the round-table, professor Jean-Herman Guay from the University of Sherbrooke.

Founded in 1963, the SQSP is a daughter of the Quiet Revolution in Québec. It accompanied then in university life the aspirations and ambitions of an ascending middle-class in French-speaking Québec, although it was not limited or devoted only to them. It publishes its own journal, Politique et sociétés, currently under the stewardship of Pascale Dufour. It manages in a spirit of sovereignty-association, with the Canadian Political Science Association, the Canadian Journal of Political Science, whose editorial team on the French-speaking side is formed by Jean-François Godbout and Frédéric Boily. Between 1990 and 1993 I had the pleasure to share such duties with Stéphane Dion.

As a professional association operating in a peripherical context, the example of the SQSP deserves to be underlined for at least two reasons: first, because through this association political scientists from Québec have been able to find a nice equilibrium between openness to the world and community rootedness. Of course, during the conferences put together by the SQSP, these political scientists talk a lot to one another, and of course they talk a lot about politics in Québec and elsewhere in Canada. Nevertheless, they also spend much time talking about many different other issues, with a greater proportion year by year of political scientists from other countries. Anchored in a strong and dynamic local network, Québec political scientists are attending in important numbers the activities of various international networks: European Consortium for Political Research (ECPR), International Political Science Association (IPSA), the international network of French-speaking political science departments. The congress of the latter group will take place at UQAM in Montréal in May 2017 and it will be organized by Michèle Rioux. It is only fair to mention that through the hard work of Guy Lachapelle, the secretariat of IPSA has been operating out of Montréal for a decade. And all this, of course, without forgetting the key network represented by the Canadian Political Science Association, presided two years ago by Alain Noël.

A second reason explains why it is appropriate to insist on the exemplarity of the SQSP. I am of course somewhat biased to speak about this, as I belong to this professional group. Over the years, the SQSP has been remarkably successful at welcoming and integrating people from various generations. The sub-group formed by the most experimented colleagues does not form a closed and condescending circle. Younger colleagues have rapid access to leadership positions in the association. Students of all ages, irrespective of where they stand in the cycles of their training, are immediately welcomed and accepted. Moreover, people listen to what they have to say. If I am allowed to use one more time an expression employed in a previous entry of this blog, the SQSP represents an authentic intergenerational community. It remains our task, as members of the association, to make sure that this characteristic will remain front and centre when we will celebrate in 2023 the sixtieth anniversary of the SQSP, and the centennial anniversary of ACFAS!

I now wish to briefly present the professional trajectory of Jean-Herman Guay, the colleague with whom I had the pleasure to speak at the SQSP round-table on teaching political science.

After obtaining a Ph. D. from Université de Montréal in 1987, Jean-Herman Guay has done most of his career until now at the Université de Sherbrooke, where he founded the School of applied politics. Early on, he was the only political scientist in a department of human sciences. Gradually, from hiring one colleague to struggles towards creating new positions, he has been successful in creating a dynamic school/department, whose applied vision corresponds to the branding of the institution. At Sherbrooke, he has taught over the years in the following sub-fields of the discipline: Canadian and Québec politics, history of political ideas, electoral systems and polling, comparative politics (https://www.usherbrooke.ca/politique-appliquee/nous-joindre/personnel-enseignant/guay-jean-herman/). In 1999, he created Bilan du siècle (assessing the century), an integrated database on Québec (http://bilan.usherbrooke.ca/). In 2006, he led a group of colleagues in putting together Perspective Monde (a perspective on the world), a pedagogical tool providing information about important planetary trends since 1945 (http://perspective.usherbrooke.ca/). Author of numerous publications on politics in Canada and Québec, Jean-Herman Guay can also produce top-level methodological textbooks, as is shown by his latest book, Statistiques en sciences humaines avec R –Statistics in the human sciences with R- (second edition, Presses de l’Université Laval, 2014).

Through my participation to this round-table with Jean-Herman Guay, I realized that we had common views on a wide variety of topics, including about the centrality of teaching in the vocation of being a university professor. We are both generalists, capable of teaching core courses in political theory and in the history of political ideas, in Canadian and Québec politics, as well as in certain areas of comparative politics. In addition, he can teach quantitative and polling methods, which is way beyond my understanding! Like him, I believe that to be successful as a teacher, one has at least to try to respect the following four fundamental rules: the need to be enthusiastic, to convince students that what we teach is important and interesting, the requirement of a structured framework within which it is possible to improvise, the duty to treat all students fairly, and finally the task of being highly demanding to push all students to do their very best. The two of us also believe that, in the twenty-first century, undergraduate education must provide students with all the capabilities (proficiency with languages, research and methodological skills, analytical and synthetic abilities) required to find a job related to their field of study, without necessarily harboring the ambition to become a university professor. In the lines that follow, I will give my own personal answers to the questions that were put to us on May 20, 2016, at Université Laval in Québec City.

We were first of all asked whether or not we should reconsider the canons of our discipline, diminishing their overall place in the courses we teach. As far as I am concerned, I believe that when one teaches or studies political science from an intellectual or geographical peripheral location, one should be prudent enough to avoid further marginality. Teaching political philosophy or the history of ideas from the peripheral situation of Université Laval, I think one needs to maintain sustained contact with the great spirits of Western civilization (the only one I know at any depth): Plato, Aristotle, St-Augustine, St-Thomas, Machiavelli, Hobbes, Locke, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, John Stuart Mill and many others. In my own work as a political scientist, I do not believe I have made original discoveries with regards to the interpretation of these great thinkers. However, I have tried to integrate hermeneutical studies of their works in endeavors to understand the political life of Canada and Québec.

Teaching political science from a peripheral location, or studying it in such a context, I believe one should not put too much emphasis on methodological frameworks systematically at the margins of the discipline and of its various sub-fields. For when one teaches in a relatively marginalized language in a peripheral institution, one already must deal with a potentially reduced public for one’s scholarly works. Once in a while, in such a context, it does make sense to make endeavors at methodological or epistemological originality. This being said, one needs to be able to enter professionally into dialogues with colleagues using the mainstream approaches. A similar comment applies to the selection of geographical objects for our studies. Whenever a scholar from the periphery chooses a country or society that is relatively marginal from a variety of perspectives (size, geographical location, scant attention in the literature), countries or societies such as Venezuela, Québec, Norway or Croatia, it makes immense sense to add a comparative dimension to the research design, connecting the central object of our studies to horizons that are either more central or simply better known in the literature. Studying the political culture of Québec, for instance, it is useful to compare it with the one of larger countries such as France, the United Kingdom or the United States. Studying Québec nationalism, as I have done in a course last winter, it is useful to compare it with the evolution of nationalism in Ireland, Scotland, Catalonia, Flanders or in Eastern and Central European states, as I have argued in a previous entry on this blog.

Contemporary universities encourage their teachers to put more energy into e-distance learning. Should we complain about this trend? I believe not. E-distance courses can significantly augment the public for courses offered by peripheral institutions, making their work more relevant. It is an added value and it remains possible to be imaginative in our methodological approaches. What about the relationship between teaching and scholarly endeavors? To me, this is pretty straightforward. Imaginative teaching, based on up-to-date literature, leads to original research designs, whereas coherent and rigorous research provides teachers with better, more stimulating arguments in the classroom. I shall come back to my main point in order to conclude this entry.

About thirty years ago, speaking to a Québec audience, Charles Taylor made remarks that I consider valid for all similar peripheral locations. New generations, he argued, quite often in such a context are tempted to clear the whole deck and start anew, disregarding their own political and intellectual tradition. Taylor considered this as a mistake. Even, and possibly even more, at the periphery, it makes sense to study one’s own tradition, and relate it to more general patterns worldwide. Secondly, Taylor argued, we should not forget that there is also much parochialism in the big centres of power and knowledge, such as Paris, New-York, Cambridge or Oxford. Let me give one example of this phenomenon coming from my own work. In John Rawls’ theory of justice, there is no possibility of exit from the political community. Principles of justice are valid in perpetuity. For students of federalism and secession, this appears strange. How should we explain this dimension of Rawls’ work? I believe this has nothing to do with political philosophy. For an American, like Rawls, this question was settled once and for all in the blood, iron and fire of the Civil War. After this traumatic event, reflecting about the end of the integrated national community is simply unthinkable. This is a parochial dimension of his work.

Everywhere around the world, in political science as well as in the other disciplines of the humanities and of the social sciences, finding a balance between the universal and the particular, between the study of global phenomena and the task to understand one’s own rootedness, remains an important task. This seems to me especially relevant for those of us leading careers from the periphery. All in all, I believe that scholars assembled in the SQSP meet this challenge reasonably well.